Madame Thériault,

Suite à la lecture de l’article « Ministre de la Condition féminine, Lise Thériault ne se dit pas féministe », publié dimanche dernier dans La Presse Canadienne, nous ne pouvons passer sous silence la consternation que nous avons ressenti face à vos propos.

De prime abord, le titre de l’article était assez éloquent. Nous nous sommes toutefois dit.e.s qu’il fallait lire l’article au complet avant de passer quelque jugement que ce soit. Après une lecture approfondie, il nous a semblé que les propos relatés par Jocelyne Richer sortaient de la la bouche d’une personne n’ayant pas été mise au fait des dernières statistiques et n’ayant aucunement pris le temps d’analyser la situation des femmes plutôt que provenant de la ministre de la Condition féminine.

Bien sûr, madame la ministre, nous savons que le mot « féminisme » fait peur. Nous savons que certaines personnes voient de façon péjorative ce mot. Pourtant, en tant que représentantes des luttes féministes, nous avons décidé d’assumer fièrement le terme. Vous n’êtes pas la seule à croire que le féminisme est un combat du passé et qu’une fois le droit à l’éducation et le droit de vote acquis, les éléments majeurs sont acquis. Malgré cela, le combat féministe est loin d’être terminé. Plusieurs associations semblent réfractaires à adopter le terme « féminisme » dans leurs revendications. Pourtant, en y réfléchissant, si les féministes n’osent pas utiliser ce mot, qui osera le faire? Comment les personnes avec qui nous tentons d’établir un dialogue vont nous croire si nous utilisons des mots moins « effrayant », plus neutres, mais qui en même temps ne définisse par tout à fait notre mission, voire diminue notre mission?

Lorsque vous dites que vous êtes « beaucoup plus égalitaire que féministe », vous faites plusieurs erreurs. La plus flagrante est lorsqu’on regarde la définition du féminisme : «[m]ouvement militant pour l’amélioration et l’extension du rôle et des droits des femmes dans la société » selon le Larousse. N’est-ce pas l’idée même d’avoir une ministre de la Condition féminine? Si la ministre de la Condition féminine n’ose pas se dire féministe, qui le fera? Il n’est pas anodin de constater que la lutte principale des femmes est elle-même considérée comme inférieure, insignifiante ou obsolète.

Ensuite, qu’on parle d’égalitarisme ou d’humanisme, le problème reste le même : on minimise les injustices auxquelles les femmes font face. Oui, les hommes aussi vont vivre des injustices à cause de leur sexe. Toutefois, ces injustices sont minimes comparées à celles vécues par les femmes pour la même raison. Il est normal de parler des luttes « féministes » lorsque c’est la condition des femmes qu’on vise particulièrement à améliorer.

Vous semblez penser que n’importe quelle femme peut être élue comme députée ou devenir ministre en 2016. Lorsque des personnes disent, comme vous l’avez si bien dit, aux femmes : « Tu veux prendre ta place? Faire ton chemin? Let’s go, vas-y! », c’est une façon de minimiser les difficultés structurelles auxquelles les femmes font face. C’est aujourd’hui dans les gestes et pensées subtiles et inconscientes de tous les jours que doit se mener le combat pour l’égalité entre les femmes et les hommes. Le fait que les femmes soient moins présentes dans les hauts postes de direction ou dans les cycles d’études supérieures est loin de se résumer à un manque de volonté généralisé des femmes.

Quand vous dites vous opposer aux quotas en politique, c’est une chose. Toutefois, c’en est une autre que de préciser que cela « fausserait le jeu de la démocratie ». Car s’il y a bien une chose qui est faussée, c’est le système politique en entier qui favorise et qui a toujours favorisé les hommes. Pensez tout simplement à ce qu’il faut comme investissement pour réussir à devenir députée, et on ne parle même pas d’être ministre. Un exemple simple et concret est le temps qu’il faut avoir réussit à consacrer au parti avec lequel on se présente, du moins pour ses électeurs. Toutefois, s’impliquer dans un parti, quand on est mère et qu’on a déjà un emploi de 9h-17h et qu’il faut ensuite s’occuper (encore en 2016) du deux tiers des tâches ménagères et des enfants… le temps risque de manquer. Il est bien d’encourager les femmes à participer en politique. Mais ne vous étonnez pas quand le nombre de députées ne dépasse pas 30%. Le problème n’est pas que les femmes n’ont pas l’intérêt, le problème réside principalement dans les injustices structurelles auxquelles celles-ci font face. Rappelez-vous cette journée à l’automne passé lorsque vous avez éclaté en pleurs devant les caméras, en pleine conférence de presse. N’avez-vous pas trouvé que les critiques qui vous ont été faites par la suite étaient particulièrement sévères? N’avez-vous pas eu le ressenti qu’on aurait été plus tolérants si vous aviez été un homme? Peut-être pas. Mais nous pensons qu’il est tout de même intéressant de se questionner à ce sujet.

Enfin, nous conclurons sur une phrase que nous n’aurions jamais cru avoir à préciser à la ministre de la Condition féminine, mais pourtant, nous croyons aujourd’hui qu’il pourrait être intéressant que vous la méditiez :

Non, madame la ministre, les femmes n’ont pas atteint le même niveau d’émancipation que les hommes.

Alex Miller-Pelletier, Laurie Bernier-Beaupré, Milène Lokrou, Camille Lambert Deubelbeiss, Eve Gaucher et Émile Gauthier

Le comité exécutif des Féministes en mouvement de l’Université Laval