À Monterrey, Beatriz a travaillé quatre mois dans une maquiladora d’assemblage de petits dispositifs écologiques pour automobiles. D’emblée, elle parle de la discipline des corps, de la pression physique et psychologique. «J’avais si mal aux genoux. Je voulais faire de petits exercices, me baisser et me relever dans le minuscule espace auquel [sic] nous sommes confinés, mais on n’a pas le droit de bouger. On n’a pas le droit de parler non plus. Les patrons te surveillent tout le temps, parfois des collègues te trahissent. Quand tu déroges aux règlements, les surveillants mettent un point rouge à côté de ton nom. Tu les accumules et au bout de la semaine, on baisse d’autant ton salaire».
Lorsqu’elle est arrivée dans l’entreprise, Beatriz a été frappée par les quatre jours d’instruction, passage obligé des nouvelles recrues, et le lavage de cerveau. «On te répète les multiples règlements, qu’il faut que tu aimes ton travail, comment te surpasser jour après jour, être plus efficace, on t’offre un stylo, une tasse». Ensuite, le choc: «Nous sommes transformées en robots, toutes habillées de la même façon, faisant les mêmes mouvements, nous n’avons pas le droit d’apporter notre eau ou nos médicaments».

Si elle était présidente du Mexique, Beatriz conscientiserait les gens au sujet de la dignité personnelle. «Je défendrais aussi les droits humains et je valoriserais l’environnement, la culture mexicaine, les ancêtres, la vision de l’avenir. Mais la peur nous domine, peur de créer notre propre entreprise, de perdre notre emploi, de nous marier».

Il y a peu, Beatriz a été congédiée. «En huit heures de travail, nous avions vingt minutes de pause. J’étais en train d’apprendre mes droits. J’avais organisé de petits groupes de réflexion pendant le dîner, mais le chef a vu ce que je faisais».

Trois poids, trois mesures
Au Mexique, il y a trois tendances syndicales: les syndicats corporatistes (charros), les syndicats patronaux, ou «blancs», et les syndicats indépendants. Les syndicats corporatistes sont nés sous la tutelle du Parti révolutionnaire institutionnalisé et sont encore liés au pouvoir. Ils comptent un million de membres. Les syndicats patronaux ont été créés par les entreprises durant les années 1960-1970 dans l’État de Monterrey.

Seuls les syndicats indépendants sont véritablement entre les mains des travailleurs. Le Front authentique du travail (FAT) est l’un des plus anciens. Il compte environ 40 000 membres. Son rôle est d’informer, de former et de soutenir les travailleurs. «Le taux de syndicalisation au Mexique est de 7 %, dont la majeure partie est composée de syndicats corporatistes ou blancs», a précisé Higinio Barrios Hernández, organisateur syndical et coordonnateur du Centre de formation ouvrière (CETLAC) de Monterrey, mis sur pied par le FAT.

Esperanza fait l’entretien ménager à la Central de Abasto (CEDA), un marché d’approvisionnement qui dépend du gouvernement municipal de Mexico. Elle a raconté avec douleur et émotion comment elle et ses collègues, bravant les licenciements illégaux et les agressions, ont finalement réussi à faire reconnaître leur syndicat indépendant avec l’appui du FAT et d’organisations de solidarité internationale. Le 29 avril 2007, la CEDA a déclaré que les travailleurs étaient congédiés et que s’ils ne signaient pas un acte de démission, elle les poursuivrait pour vol. La pression était si grande que la CEDA a réussi à licencier de la sorte 14 travailleurs. Malgré les agressions, les travailleurs ont continué à se présenter au travail. Le 6 mai, treize collègues furent arrêtés par la police puis relâchés grâce aux pressions internationales. Le 30 mai, le FAT a déclenché une grève des travailleurs de la Centrale de Abasto. «Lors de la grève, le patron est arrivé avec 500 fiers à bras armés de bâtons et de couteaux», a mentionné Esperanza. Après deux mois d’une activité solidaire périlleuse, rare victoire, la partie patronale a reconnu les droits établis par la convention collective et le syndicat indépendant.

Solidarité sans frontières
La solidarité internationale est un élément important dans les luttes du FAT et des petites centrales indépendantes. «Si la lutte n’est pas connue à l’extérieur, la répression sera d’autant plus forte», a souligné Higinio Barrios Hernández. Le CISO collabore avec des groupes de travailleurs mexicains dans la réalisation de projets de formation et apporte son appui à des actions urgentes. En organisant cette tournée de syndicalistes mexicains au Québec, Marie-Noëlle Roy, chargée de projet au CISO, poursuivait deux objectifs: «D’une part, il y a eu beaucoup de progrès sociaux ici dans les années 1960-1970 et aujourd’hui, les syndicats sont souvent remis en question. Il faut comprendre pourquoi ils existent. D’autre part, on peut vraiment aider les gens là-bas en participant à la solidarité internationale».

Le Mexique a l’une des meilleures lois du travail au monde, mais le gouvernement ne veut pas l’appliquer. Au contraire, il souhaite diminuer les régulations pour augmenter la compétitivité de la force de travail. Higinio et ses collègues croient «qu’il faut renégocier l’ALÉNA. Les contraintes des entreprises ont été supprimées pour attirer plus d’investissements».

À ceux qui rétorqueraient que l’ALÉNA favorise le développement du pays et la création de l’emploi, Higinio répond que «depuis dix ans, les conditions de vie des Mexicains ne se sont pas améliorées. On n’a pas vu la création de plus d’emplois et le chômage a augmenté. Je constate plutôt des conditions de vie très difficiles qui entraînent une augmentation de la criminalité».

Higinio résume sa mission en ces termes: «Faire connaître les droits des travailleurs et les défendre malgré les obstacles. Les travailleurs ont la responsabilité de créer une certaine image de l’humanité».