Depuis près de 17 ans, Nous sommes ici s’impose dans le paysage théâtral québécois avec des œuvres qui n’hésitent pas à explorer les zones d’inconfort social et politique. De N’essuie jamais de larmes sans gants à Science Po 101, la compagnie développe un théâtre où la scène devient un espace de confrontation et de dévoilement. Avec L’Intensif, cette démarche se prolonge en déplaçant le regard vers un métier souvent invisible, celui de la mise en scène, en inaugurant la première édition d’un laboratoire artistique centré sur la déconstruction et le dialogue entre pairs.
par Léon Bodier, chef de pupitre aux arts et à la culture
Un besoin réel dans le milieu
L’appel à candidatures a suscité un engouement révélateur : 29 metteur·es en scène ont postulé pour seulement quatre places. Jeunes professionnel·les, artistes aguerri·es, personnes encore en formation, issu·es de parcours variés et de disciplines voisines comme la danse : la diversité des profils témoigne d’un besoin criant de lieux d’expérimentation et de rencontre.
Pour Alexandre Fecteau, directeur artistique de Nous sommes ici, et Marie Gignac, cofondatrice d’Ex Machina et ancienne directrice du Carrefour international de théâtre de Québec, la sélection s’est faite autour de critères précis. « Devant des profils aussi variés, nous avons privilégié des artistes qui se connaissent bien et qui avaient une idée claire de ce que L’Intensif pouvait nourrir dans leur démarche », expliquent-ils, en soulignant leur volonté d’assurer une pluralité de formations et d’identités.
Les artistes retenu·es — Hubert Bolduc, Karine Ledoyen, Doriane Lens-Pitt et Jean-François F. Lessard — partagent des racines profondes avec Québec, qu’ils y vivent ou qu’ils y aient été formés. Issu·es du théâtre comme de la danse, ils et elles incarnent des pratiques hétérogènes, mises ici en dialogue plutôt qu’en compétition.
Créer dans l’urgence et la déconstruction
Inspiré de « l’esprit du Kino, du Jamais Lu et de Osez! », L’Intensif repose sur un cadre volontairement contraignant. Après la formation des équipes en décembre, les metteur·es en scène ont reçu, le 5 janvier, un texte imposé sous forme de pièce intégrale. Deux jours seulement leur ont été accordés pour choisir un extrait de 20 minutes.
La semaine suivante a plongé les artistes dans une phase accélérée de conception : envoi du texte aux interprètes, réflexion sur les costumes, la bande sonore et l’éclairage, avant d’entrer en répétition à La Charpente des fauves quelques jours à peine avant la présentation: une création à vif.
Ce processus de travail, résolument déconstructif, a parfois mené à des choix à rebours des habitudes. « C’est payant de faire les choses dans la déconstruction », confiait l’un·e des critiques, évoquant une approche qui commence par les costumes plutôt que par le jeu ou la dramaturgie. Certain·es ont toutefois exprimé le fait qu’ils n’ont pas réussi à explorer l’éclairage dans ce cadre à contre-courant.
Une rare vitrine sur un métier solitaire
Le public a alors été invité, ce samedi 18 janvier à 15h à La Charpente des fauves pour pénétrer dans un territoire rarement exposé : celui de la mise en scène en train de se faire. Les propositions se sont enchaînées pour observer non seulement des formes finies, mais des gestes de recherche. Entre chaque extrait, des critiques formulaient à chaud leurs impressions, parfois en pleine transformation scénographique, un exercice délicat, assumé comme tel. « C’est difficile de faire ça à chaud », reconnaissaient-ils, soulignant néanmoins la richesse de cette parole immédiate.
Mais L’Intensif ne se limite pas à un événement ponctuel. L’ambition est clairement de créer un dialogue durable entre metteur·es en scène comme les créateurs le mentionnent à la fin de la représentation. Alexandre Fecteau rappelle que « [a]lors que le théâtre est indéniablement un travail d’équipe, la mise en scène, elle, comporte son lot de solitude, sachant que les metteur·es en scènes ont rarement l’occasion de collaborer ou de voir leurs collègues à l’œuvre. » Ce qu’il veut c’est « répondre à la fois à ce besoin de prise de risque, de rencontres, d’échange et de mise en lumière de ce travail de l’ombre », « un rêve longtemps mûri » qui se réalise.
En donnant accès aux répétitions, en exposant les processus autant que les résultats, L’Intensif ouvre une brèche précieuse dans les habitudes du milieu théâtral. Une initiative qui rappelle que la création ne se résume pas à l’œuvre achevée, mais qu’elle se construit aussi, et peut-être surtout, dans l’essai et le doute : « l’occasion pour le public d’accéder à une rare vitrine sur ce métier méconnu, mais aussi pour les artistes retenu·es de (re)questionner leur art. »
Une impression à chaud
L’exercice s’est d’abord révélé particulièrement stimulant par la manière dont chaque metteur·e en scène s’est approprié le texte à partir de sensibilités très distinctes, oscillant entre des propositions plus conceptuelles ou plus ancrées dans une modernité formelle, et des lectures génériques affirmées, du western à l’horreur.
On peut toutefois se demander si l’expérience n’aurait pas gagné à explorer une autre forme de variation. Voir une même scène déclinée par quatre metteur·es en scène permet de saisir la singularité de chaque regard, mais l’exercice aurait aussi pu être enrichi par la construction collective d’une seule pièce en quatre parties. Une telle approche aurait rendu encore plus visible le dialogue entre les démarches et les frottements esthétiques, en faisant émerger une œuvre en transformation plutôt qu’une répétition comparative.



