Présenté en première au Clap le 2 février, avant sa sortie en salle à Québec le 6 février, À travers tes yeux est un documentaire profondément intime qui dépasse pourtant très vite le cadre autobiographique. Co-réalisé par le duo mère-fille Brigitte Poupart et Fabiola Pierre Monty, le film suit le retour de Fabiola en Haïti, son pays de naissance.
par Léon Bodier, chef de pupitre aux arts et à la culture
| Scénario : Brigitte Poupart, Fabiola Pierre Monty | Réalisation : Brigitte Poupart | Production : EMAfilms, Anne-Marie Gélinas, Maxence Bradley | Direction de la photographie : Fabiola Pierre Monty | Montage : Sophie Farkas-Bolla, Louis Chevalier-Dagenais, Johnny Ranger | Prise de son : Olivier Léger | Conception sonore : Sylvain Bellemarre | Musique originale : Valaire | Mixage : Martin Messier | Distribution : Maison 4:3 |
Écouter les vies qui n’ont pas eu lieu
« Au départ, l’idée c’était de faire un film sur “ce qu’aurait été ma vie si j’étais restée en Haïti”. L’idée c’était de rencontrer des jeunes filles de son âge, avec des destins différents. », explique Poupart. Cette interrogation, simple en apparence, ouvre un vertige de possibles, rappelant que le parcours de Fabiola aurait pu basculer vers d’autres réalités : être restavek*, vivre dans la rue, être adoptée, ou être accueillie par une famille à l’international. À travers tes yeux ne cherche pas à les reconstruire, mais à les mettre en regard du réel.
Le cœur du film se déploie donc dans les rencontres avec de jeunes femmes haïtiennes du même âge que Fabiola : elles parlent à visage découvert, racontent leurs parcours, leurs contraintes, leur rapport au travail, à la féminité, à l’avenir. « Surtout, on voulait savoir, ça ressemble à quoi être une femme en Haïti aussi, en 2024 ? Et c’est assez troublant. Il y a déjà la précarité, la pauvreté, mais en plus, être femme, ça te rajoute une contrainte de plus », rappelle Poupart.
La démarche de Fabiola — reconnaître que sa vie aurait pu être la leur — ouvre un espace de dialogue inédit : « Quand elle leur disait, “je veux savoir, parce que ma vie aurait peut-être été comme la tienne” c’était comme “OK, tu t’intéresses à ma vie”. Il y avait une validation. Ça ouvrait la discussion. Les jeunes filles étaient fières de raconter leur vie à Fabiola », raconte-la réalisatrice.
Le tournage s’appuie également sur l’étroite collaboration de jeunes cinéastes haïtien.nes issu.es de la Ciné Institute, participant à leur dernière cohorte avant la fermeture de l’école, faute de financement. « Quand on est arrivé avec le projet, ils étaient hyper contents. Ils se sont lancés là-dedans », se souvient Poupart, « quelqu’un qui veut connaître ses origines, ça les touchait beaucoup. Ils voient beaucoup de membres de leur famille partir aussi. »
Haïti : un lieu qui regarde en retour
Pour capturer ces réalités, les deux femmes ont mis en place un dispositif singulier, où la caméra agit à la fois comme outil d’exploration et d’espace de protection où l’intime n’est jamais forcé : « Avoir la caméra était plus facile, parce que je ne suis pas quelqu’un qui aime être devant. Ça créait une forme de détachement. J’étais présente, mais sans être nécessairement vue. C’était une façon de me cacher un peu, et c’est comme ça que j’ai trouvé ma façon d’être à l’aise. », confie Fabiola.
Sa maman, cinéaste depuis près de 30 ans, s’accorde à cet effet thérapeutique de la caméra : « C’est comme un bouclier. Même au niveau des émotions, quand tu as un objectif et un but, on dirait que ça dédramatise les situations, tu peux te raccrocher à quelque chose de concret, de réel. Donc, ça t’empêche de tomber, peut-être ».
Protégée par l’objectif, Fabiola peut alors regarder .« Retourner en Haïti, c’était comme découvrir un nouveau pays, même si c’est mon pays. C’était un moment pour observer chaque détail », dit-elle. Pour cette découverte, sa maman explique que « Fabiola a filmé tout le matin, du soir au lever du soleil, tous les jours. Elle filmait le plus d’images possible ».
Par ailleurs, l’insécurité en Haïti a profondément façonné les choix formels du film, jusque dans sa manière de filmer le territoire et ses habitants. « On avait un policier avec nous vingt-quatre heures sur vingt-quatre, et il négociait nos passages », raconte Poupart. Né d’une nécessité sécuritaire, le recours au drone et aux GoPro embarquées s’inscrit finalement dans la continuité des choix esthétiques déjà à l’œuvre : les anonymes regardent souvent le drone. « Dans le film, c’est subtil, mais c’est volontaire. C’est comme : I see you », affirme Poupart.
Quand la parole est demandée
Ce regard, les réalisatrices ont souhaité y confronter ceux qui, bien souvent, ne prennent pas le temps de le retourner. Une projection-test est organisée auprès d’hommes haïtiens récemment arrivés au Québec. « Comme il n’y avait que des femmes dans le documentaire. On s’est dit qu’on allait inviter juste des gars », explique Poupart. L’effet est immédiat : « ils entendaient la parole de femmes et là, ils étaient bouleversés : “c’est comme ça qu’elles se sentent. C’est comme ça qu’elles nous perçoivent. C’est comme ça qu’elles vivent.” Ça a fait surgir une remise en question. Ils ont dit : “Fabiola, il faut que tu parles” ».
Lorsque la pandémie de COVID-19 met à l’arrêt le développement du film en Haïti, la caméra se tait. La demande de vulnérabilité née de cette projection-test, elle, persiste et se reformule en postproduction, par l’ajout de voix off et surtout par l’intégration du thérapeute de Fabiola. Cette présence, qui pour elle semblait essentielle au processus intime, devient centrale au montage. « On se disait, “ On ne peut pas retourner en Haïti. Donc, il faut qu’on aille chercher du matériel.” Et c’est là que l’idée d’interviewer [le thérapeute] est arrivée », explique Poupart en évoquant les enjeux de la pandémie. « Il vient ponctuer le récit. Et ça apporte tellement. Il nous explique très, très bien ce que ça veut dire un mal-être identitaire », souligne la réalisatrice.
Un film intime devenu politique
Pour Fabiola, À travers tes yeux relevait avant tout d’une démarche personnelle, ce regard retour n’était ni anticipé ni recherché au départ. « C’est vraiment un retour aux sources. Je ne pensais vraiment pas que les gens allaient le voir, je le vivais vraiment pour moi. J’avais oublié que ce n’était pas juste personnel, mais pour le résultat de faire un film », confie-t-elle.
Pour Poupart, c’est là que se trouve la raison d’être des documentaires : « Ce qui m’intéresse, c’est de le faire pour les bonnes raisons, pas pour être sur une marquise ou voir son nom affiché quelque part. L’objectif du film n’a jamais été là. Quand un projet sort des sentiments, et non d’une logique de visibilité ou de recette, il donne tout le temps des résultats intéressants ».
En effet, bien qu’À travers tes yeux n’ait jamais été pensé comme un film militant, il résonne aujourd’hui avec une force politique évidente. « Tout à coup, le film s’est inscrit dans quelque chose de plus grand que nous », observe Poupart, évoquant les enjeux contemporains de migration, d’adoption internationale et de montée des discours nationalistes. Elle souligne qu’il demeure des zones de silence, malgré la beauté du récit. Et parce qu’il y a tant d’histoires en arrière-plan, elle espère que celle-ci pourra en faire émerger d’autres.
Présenté à Cinémania, le film a déjà suscité de nombreuses réactions : « Il y a des parents d’enfants adoptés qui sont venus nous voir pour nous remercier en disant “on comprend mieux comment notre enfant peut se sentir” », remarque Fabiola. Pour, elle et sa mère, cette découverte d’Haïti s’inscrit dans le communautaire, car il résonne dans l’intime de leur famille : « C’était un moment charnière dans notre vie de famille. On s’est dit des choses à travers le documentaire, qu’on ne se serait probablement jamais dit autrement. »
* enfants pauvres d’Haïti placés en domesticité dans une famille autre que leur famille biologique, dans l’espoir qu’ils échappent à la misère et fréquentent l’école. Bien que la plupart honorent leurs engagements, certains foyers d’accueil ne tiennent pas leurs promesses envers les parents des restaveks ; ces enfants vivent à un niveau inférieur à celui des autres dans le foyer, peuvent ne pas recevoir une éducation adéquate et sont gravement exposés aux abus physiques, émotionnels et sexuels.


