Adapter l’inadaptable : Ozon face à Camus

S’attaquer à L’Étranger d’Albert Camus relève de la gageure. Roman réputé inadaptable, texte fondateur de l’absurde, il a longtemps résisté au cinéma, comme si la sécheresse de son écriture et l’opacité de son protagoniste se refusaient à toute incarnation. En relevant ce défi, François Ozon signe pourtant une adaptation d’une grande intelligence formelle et politique, fidèle à l’esprit du roman tout en assumant pleinement une réappropriation contemporaine.

Par Catherine Lemaire, journaliste collaboratrice 

Dès les premières images, le cinéaste fait un choix esthétique fort : le noir et blanc. Loin d’un simple effet de style ou d’une coquetterie nostalgique, ce choix visuel installe une distance essentielle entre le.a spectateur.ice et les événements. Le monde filmé paraît minéral, écrasant, presque carcéral. La lumière algérienne, rendue aveuglante par l’absence de couleur, devient une force hostile qui pèse sur les corps et les consciences. Ce noir et blanc, à la texture quasi argentique bien que tourné en numérique, épouse parfaitement la logique de l’absurde : il ne cherche ni à séduire ni à expliquer, mais à maintenir une tension froide entre ce qui est montré et ce qui échappe.

Cette adéquation entre la forme et le fond se prolonge dans la mise en scène. Les plans fixes, nombreux, instaurent une impression d’immuabilité qui reflète l’attitude de Meursault face au monde. Rien ne semble devoir advenir autrement que ce qui advient. Les gestes sont mécaniques, les silences lourds, les regards souvent vides. 

Au cœur de cette réussite se trouve la performance de Benjamin Voisin. Interpréter Meursault exige une maîtrise extrême : comment jouer l’absence d’émotion sans sombrer dans l’inexpressivité plate ? Voisin relève ce défi avec une justesse troublante. Son Meursault n’est ni totalement opaque ni véritablement lisible ; il est un homme qui regarde sa propre vie comme un spectacle dont il serait à la fois l’acteur et le spectateur indifférent. Sa présence magnétique capte l’attention sans jamais susciter une identification facile. Autour de lui, Rebecca Marder incarne une Marie à la fois solaire et décalée, tandis que Pierre Lottin et Denis Lavant donnent une épaisseur inquiétante aux figures masculines secondaires, dessinant un monde brutal, traversé par une violence latente.

Mais là où Ozon s’écarte le plus visiblement de ses prédécesseurs, c’est dans la prise en compte explicite du contexte colonial. Là où Camus laissait cette dimension en arrière-plan, le film la rend omniprésente : panneaux discriminatoires, ségrégation des espaces, paroles banalisées du racisme ordinaire. Sans jamais transformer le récit en démonstration didactique, Ozon rappelle que l’absurde camusien se déploie dans un cadre historique précis : celui d’une Algérie coloniale où certaines vies comptent moins que d’autres. Le procès de Meursault, dès lors, apparaît non seulement comme une condamnation morale de son indifférence filiale, mais aussi comme le symptôme d’un système profondément inique.

Cette lecture politique n’annule pas la dimension existentielle du roman ; elle la déplace. L’indifférence de Meursault devient autant un trait de caractère qu’un révélateur d’un monde absurde, structuré par des hiérarchies violentes. Ozon ne trahit pas Camus : il lit son texte avec les yeux d’aujourd’hui, convaincu qu’un chef-d’œuvre ne survit qu’à condition d’être réinterrogé.

Enfin, il serait dommage de quitter la salle trop tôt. Le générique final, porté par Killing an Arab de The Cure, agit comme une dernière secousse. La chanson, écrite en hommage au roman, résonne ici avec une force renouvelée, rappelant brutalement le geste initial, le meurtre, et ses résonances contemporaines. Cette conclusion musicale prolonge le film au-delà de son récit, invitant le.a spectateur.ice à rester avec le malaise, à ne pas refermer trop vite la question de l’absurde, de la violence et de la responsabilité.

Avec L’Étranger, François Ozon réussit un tour de force rare : adapter un monument littéraire sans l’aseptiser ni le figer, en faisant dialoguer fidélité et trahison créatrice. Un film austère et sensuel à la fois, qui confirme que le cinéma peut encore, lorsqu’il ose, faire entendre autrement les grands textes.

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