Ce premier long métrage de Marianne Métivier, au cinéma dès le 13 février, propose une réflexion sur ce qui nous lie sensitivement au territoire, cet espace partagé avec les autres et les choses.
par Léon Bodier, chef de pupitre aux arts et à la culture
| Scénario et Réalisation : Marianne Métivier | Production : Geneviève Gosselin-G. (Le Foyer Films) | Direction de la photographie : Ariel Méthot | Montage : Myriam Magassouba | Conception sonore : Ilya Ghafouri | Distribution : Camille Rutherford, Victor Trelles Turgeon, Émile Schneider, Garance Marillier, Kyrie Samodio, Sue Prado, Amaryllis Tremblay, Enchong Dee |
Scénariste et réalisatrice québécoise-philippine de Montréal, Marianne Métivier passe cette année du format court — Celle qui porte la pluie (2020) — au long avec Ailleurs la nuit (2025), tout en poursuivant le travail sur son documentaire Back Home, actuellement en post-production. Ce passage au long métrage lui permet aujourd’hui d’approfondir ce qui traverse déjà son œuvre : l’idée que l’espace s’éprouve. Effectivement, Ailleurs la nuit se révèle le plus profondément par le son, un personnage à part entière qui porte le récit autant que les corps à l’écran, et dont la naturalité omniprésente frôle parfois l’inconfort.
Dans une scène, Marie écoute ses enregistrements et observe leur rendu visuel, les ondes s’élèvent à l’écran comme un relief tangible. Tout au long du film, les sons semblent épais, granulaires, denses, presque tactiles. Ils possèdent la même matérialité que la mousse humide de la forêt sur laquelle Marie s’allonge, que le drap en soie sur lequel Eva repose son corps. Mais là où les personnages peuvent toucher ces matières, le.a spectateur.ice ne le peut pas. Alors le son devient notre point d’ancrage physique. Il devient ce que nous pouvons ressentir.
Et c’est peut-être là que réside le véritable sujet du film.
Dans un récit traversé par l’attachement et le déracinement, Marie semble croire qu’il faut physiquement habiter un lieu pour que sa voix porte. « Il faut un endroit où revenir pour raconter ces histoires », dit-elle. Pour elle, le territoire est un ancrage concret, presqu’une condition d’existence. Partir, ce serait risquer la dissolution. Dans la campagne québécoise, la française Noée, elle, circule sans attachement revendiqué. Elle raconte partout, et se sent entendue peu importe l’endroit. Son territoire ne semble pas géographique. En ville, Eva vit l’écart, exilée, insomniaque. Arrivée des Philippines en compagnie de sa mère, elle retrouve son pays dans les appels avec son frère, dans les documentaires maritimes où résonnent les vagues de la cascade de son enfance.
“Est-ce que tu penses qu’il faut avoir vécu beaucoup de choses pour créer ? “
Dans ce film, les bruits relient. Entre ici et là-bas, entre Montréal et les Philippines, entre la campagne et la ville, entre l’expérience vécue et celle encore à créer, les sons deviennent ce qui tisse aux autres, les lieux aux gens et les gens aux choses. Ils composent l’appartenance autant qu’ils la déplacent.
Le film suggère que le territoire n’est pas seulement une surface que l’on habite ; les sons vibrent pour rappeler que l’appartenance n’est pas fixe, elle s’écoute.


