Cette année, la 44ème édition du Festival International du film sur l’art (FIFA) offre à nouveau de découvrir les derniers documentaires sur l’art. Certains, tel que c’est le cas de Plus rien n’est égal par ailleurs, proposent de réfléchir au rapport entretenu par les populations avec leur territoire. C’est un effort reflété au Clap qui a, de son côté, récemment accueilli la première médiatique de deux documentaires québécois abordant la relation de l’Humain avec la nature : entre alpinisme avec Au pied du mur (Elkin, 2026) et suivi télémétrique de la faune avec Dans la forêt (Ferland, 2026). Venez découvrir ces films grâce à notre équipe !
par Léann Laquerre, journaliste stagiaire
Plus rien n’est égal par ailleurs : fable visuelle d’une société en phase terminale
Le 21 mars se tenait la première mondiale à Québec du long-métrage Plus rien n’est égal par ailleurs de l’artiste Martin Bureau au Musée national des beaux-arts du Québec dans le cadre du FIFA. Croisement entre le documentaire artistique, le vidéoclip et l’essai cinématographique, le film nous confronte à l’instabilité sociale, environnementale et géopolitique de la société occidentale embourbée dans un système capitaliste dont elle ne peut se détacher.
| Scénario et Réalisation : Martin Bureau avec Alain Deneault | Direction de la photographie : Émile Bureau | Production : Nathalie Cloutier, Mélanie Lasnier (Office national du film du Canada) | Musique : Érick d’Orion | Conception sonore et mixte : Olivier Calvert | Casting : Jack Lambert, Dierdre Wolownick |
« Tous les films que j’ai faits, malheureusement, se maintiennent en pertinence parce qu’il n’y a jamais rien de réglé » explique en entrevue l’artiste multidisciplinaire Martin Bureau. Ce projet d’envergure, en élaboration depuis 2020, se dresse comme son œuvre synthèse. Après 30 ans de carrière, il estime avoir revisité tout son passé artistique, remobilisé les thèmes clés le préoccupant et d’avoir finalement dit tout ce qu’ il avait à dire.
Plus rien n’est égal par ailleurs, déformation de la locution latine ceteris paribus sic stantibus (toutes choses étant égales par ailleurs), s’ouvre sur la sanctification à coups d’eau bénite d’un rassemblement de motards défilant sur une route de campagne fiévreuse de chaleur. Au défilé des vestes de cuir et des vrillages de roues s’ajouteront les clips de la démolition d’une église, sur une trame sonore fébrile d’Érick d’Orion. La prochaine heure de visionnement se partage entre des prises de vue par drone de zone de guerre à Gaza, des glaces de l’océan fendues par les paquebots de marchandises, un rave, un derby de démolition, des extraits de matchs de lutte, un rodéo, du surf intérieur, un homme plongé dans l’eau à répétition (qui ne refait jamais surface, motif hantant le long métrage), une assemblée de politiciens aux têtes brûlées, des sites de traitements de déchets et les interventions ponctuelles de l’essayiste Alain Deneault. Un processus d’incinération du cercueil agit comme motif bouclant le film : nous entrons dans l’immense four au début du film, et nous en ressortons en cendre à la toute fin, prêt à la réflexion nécessaire pour des solutions, guidé.es par les propos d’Alain Deneault.
En fait, c’est justement le texte du philosophe Gaïa vit son moment #metoo (paru dans Libération en 2020) qui cristallise le désir déjà présent chez Martin Bureau de réaliser un film sur l’Occident en crise et aux prises avec les dérives du capitalisme. Dès le départ, il envisage l’intervention du philosophe comme une prise de vue de ses réactions aux images montées, loin de la traditionnelle narration documentaire. Les discussions en amont d’une telle intervention débutent dès 2020, la confiance et la compréhension établies au fil des ans constituants la recette idéale pour que l’apport de l’essayiste soit des plus sincère et à propos. « On a fait un jam de musique, puis d’images et on a fini par un jam de philo avec Alain » détaille le réalisateur lorsqu’il explique leur processus de création très essai-erreur.
« Le film s’est arrêté là comme un instant donné, parce qu’il fallait un jour le finir, mais c’est un film qui pourrait continuer, sans fin » dénote Martin Bureau lorsqu’il songe aux conflits guerriers actuels et au silence des médias face aux pétroliers coulés dans les eaux. « Mais quand on est dans un contexte d’une domination militaire par un système impérialiste, on ne parle pas de ça. C’est un sujet qui devrait rentrer, qui n’est pas là dans le film.»
Grande dénonciation du contexte anthropocène et des dérives du capitalisme, des débordements consuméristes et de l’échec de l’individualisme, le long-métrage multiplie les images viriles, typiques d’un machisme nord-américain. Pourtant, l’artiste voit ces évènements comme « des rites de défoulement collectif », loin d’une critique du patriarcat (qui se tisse de manière indissociable aux structures de pouvoir montrées du doigt dans le documentaire). Dans cette grande prise de conscience que nous offre Martin Bureau sur notre monde actuel, le masculin est montré comme ce qui représente le collectif et la neutralité et constitue une faille de plus dans un système défaillant.
« La gaieté sans la lucidité, c’est être imbécile heureux; la lucidité sans la gaieté, c’est la dépression assurée. » Alain Deneault répète dans le film cette pensée écrite en 2020 dans le texte inspirant le projet. « Moi, je suis dans la posture critique de nommer les choses pour qu’éventuellement, une fois que les problèmes sont nommés, on puisse envisager une forme de gaieté » précise Martin Bureau. Le long-métrage se clôt sur des évocations de possibles solutions, collectives et communautaires par Alain Deneault, une fin décourageant tout misérabilisme de prendre racine et poussant à l’implication active et sensible pour prendre soin de sa communauté et de sa terre.
Annex : Côté littérature, Charles-Philippe David propose en librairie Le monde en péril : La fin de la Pax Americana depuis le 17 mars. En constatant un ordre international plus fragile que jamais, cette publication arrive comme « une lecture lucide, inquiétante, troublante mais indispensable pour comprendre les trajectoires du monde contemporain et la marge de manœuvre dont dispose encore le Canada. »
*photos de : https://lefifa.com/catalogue/plus-rien-nest-egal-par-ailleurs


