Le Québec est un pays scandinave 

Après le succès critique de Un chien en laisse qui jappe, nommé au Prix Théâtre pour Meilleur texte original, l’artiste Gabriel Samson I dont la pratique scénique hybride mêle théâtre, poésie, rap et monologue revient avec une deuxième pièce, Le Québec est un pays scandinave, à l’affiche au Théâtre Premier Acte jusqu’au 28 février.

par Léon Bodier, chef de pupitre aux arts et à la culture 

Gabriel Samson I le répète à plusieurs reprises au fil de sa performance solo : l’art n’a pas d’intérêt s’il n’est pas politique, s’il n’a rien à dire. Sur la scène de Premier Acte, l’artiste transforme ainsi le plateau en véritable tribune. Iel y expose tout ce qui devrait l’être, ces choses qui nous éclatent au visage dans cette période ahurissante où nous nous retrouvons tous coincé·es, souvent sans les mots pour exprimer à quel point cela nous exaspère. Gabriel.le s’énerve pour nous, pour iel, à coups de chant, de rap, de slam et d’un humour noir qui voile à peine qu’au fond, rien de tout cela n’est réellement drôle.

Lettre ouverte à une personne qui a su se forger une identité dans une nation qui devrait le faire.

Crédit David Mendoza Hélaine

La forme emprunte à celle d’un jeu vidéo dans lequel iel nous entraîne, allégorie de sa propre vie, rappelant que le jeu n’aurait pas les mêmes contours si quelqu’un d’autre s’y aventurait. À travers des couloirs tapissés de photographies et de vidéos, de questionnaires et de combat, c’est le parcours d’une quête identitaire et politique qui se déploie sous nos yeux. Dans ce spectacle multidisciplinaire, Gabriel.le manipule en direct les éclairages et les changements de costumes depuis un ordinateur installé sur scène, comme pour matérialiser la difficulté de se dés-identifier sur un territoire qui peine lui-même à se définir ; « Mon identité de genre est scandinave et le Québec est queer. » Entre rêve de souveraineté et désir de reconnaissance, l’artiste trace un parallèle saisissant : préserver l’identité d’un pays qui refuse de se proclamer comme tel dans un contexte d’américanisation grandissante, tout en aspirant à être reconnu·e dans un genre qui n’existe pas encore.

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Pendant près de deux heures, le public en prend plein les yeux et les oreilles. Le spectacle oscille entre moments d’une grande douceur et séquences plus abrasives, parfois difficiles à regarder. Personne n’est épargné. On rit des inside joke québécoises, heureux de se sentir reconnu.es, mais on est aussi confronté.es à la violence diffuse qui traverse nos réalités, qu’il n’est pas possible d’ignorer sous prétexte de préserver le confort de cette reconnaissance.

Cette tribune est d’abord l’espace où Gabriel.le dit ce qu’iel a à dire. Ainsi, la conclusion se fait peut-être attendre à partir du troisième acte, mais chaque performance porte un rappel essentiel : théoriser au « je » pour mieux interroger le « nous ». L’identité d’un pays passe par l’introspection identitaire. Et ici, cette introspection, pour iel, est tout sauf silencieuse.



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