Le 8 mars est la journée internationale des droits de la femme. Afin de commémorer cet événement et notre devoir de mémoire, je vous propose de revisiter l’histoire des femmes autochtones1 assassinées et disparues à Val-d’Or depuis la sortie du reportage Abus de la SQ: des femmes brisent le silence diffusé en 2015.
Par Camille Baril, journaliste collaboratrice
Étudiante à la maîtrise en sociologie
Auxiliaire au Bureau des Premiers Peuples
Il y a un peu plus de 10 ans, la journaliste Josée Dupuis de Radio-Canada pour l’émission Enquête se rendait à Val-d’Or afin d’enquêter sur la disparition nébuleuse d’une femme autochtone : elle ne se doutait pas de ce qu’elle allait y trouver. « Enquête a découvert qu’à Val d’Or, des femmes autochtones sont à la merci de ceux qui normalement devraient les protéger. Ces femmes, pour la première fois, prennent la parole pour dénoncer les abus sexuels, l’intimidation, et d’autres comportements qui défient toute éthique professionnelle de la part de certains policiers de la Sûreté du Québec » (Radio-Canada, 2015).
L’émission Enquête présentait les motivations violentes, dénigrantes, récurrentes et systémiques des policiers de la SQ envers les femmes autochtones de Val-d’Or. On y voit une dizaine de femmes assises autour de la table à raconter les abus qu’elles ont subies. Une jeune femme montre le lieu où elle a été amenée par les policiers en vue d’être intoxiquée, abusée et violée alors qu’elle était encore mineure. À l’époque, la diffusion de cette émission donna le courage à des milliers de femmes autochtones à travers la province de parler. Un large mouvement a été porté par le désir de voir les abus cesser. Elles ont été des milliers à briser le silence imposé.
Il était question de montrer comment les filles et femmes autochtones étaient cibles d’agressions sexuelles, de cures géographiques2, d’assassinats, d’absence de procédure à la suite d’avis de disparition, sans compter les derniers siècles de violence onto-épistémologique, de diabolisation des pratiques et de déni de co-temporalité. L’abus remonte à loin avec la Loi sur les Indiens, les Pensionnats, les Réserves et l’exploitation minière, forestière et hydroélectrique…
En outre, sans contredit, dans leurs dimensions géo historiques, les cures géographiques font écho à un racisme antérieur. En effet, sur la base d’une continuité diachronique en matière de neutralisation des personnes indésirables, des manifestations de racisme s’expriment de façon régulière à l’endroit des peuples autochtones (Fines, 2025, p. 103).
À la suite de la sortie du reportage, les policiers de la SQ dénoncèrent le travail journalistique qui était, selon eux, de mauvaise qualité. Ils plaidèrent la diffamation et le non-respect de leur « droit à une présomption d’innocence ». En usant du système de justice, ceux-ci cherchèrent à ordonner aux femmes autochtones de cesser de témoigner de leur expérience vécue sur les médias publics. Environ 85% des policiers en poste à Val-d’Or n’avaient jamais été nommés dans le documentaire et réclamaient 3 millions de dollars, disant que la sortie médiatique avait atteint leur réputation et leur qualité de vie au travail (Fines, 2025).
Cette « stratégie défensive organisationnelle » alla jusqu’en la Cour supérieure du Québec, dura 10 ans, 40 jours de procès et 106 pages de jugement. En mai 2025, le Juge Babak Barin trancha en défaveur des policiers, jugeant leur démarche judiciaire abusive. Selon lui, le travail journalistique était « colossal, consciencieux, rigoureux et sérieux » (Payant, 2025). En juin 2025, le juge Donald Bisson autorisait une action collective visant les policiers de la SQ par les femmes autochtones victimes d’agressions à travers la province.
Aujourd’hui, selon Isabelle Picard (2025), « certains leaders autochtones comme la directrice générale du Centre d’amitié de Val-d’Or, Édith Cloutier, pensent que la voix des femmes autochtones, leur vécu et leur perspective ont été largement éclipsés au sein de [la] Commission [Viens3] » qui a suivi la divulgation de l’enquête sur les violences sexuelles et racistes présentes au sein des institutions québécoises (Radio-Canada, 2025).
En ce 8 mars 2026, « journée internationale des droits des femmes », souvenons-nous que les femmes sont victimes de violence systémique depuis bien avant l’invention de l’écriture, qu’au cœur des nations démocratiques fondées sur les principes géométriques du droit de cité (Québec, Canada, États-Unis, France, Angleterre, etc.) le corps des femmes est façonné en tant qu’objet de désir sexuel et de domination pour l’homme. Souvenons-nous que lorsqu’une commission d’enquête émerge pour éclairer les violences systémiques des cols blancs envers les femmes autochtones au Québec, elle oblitère de laisser une place centrale à leur voix. Souvenons-nous qu’en 2026, il est plus facile de tuer une femme que de dénoncer des violences sexuelles.
1 Le terme autochtone vient du grec ancien autokhthôn, formé de autós (soi-même) et de khthôn (connecté à la Terre), il identifie une onto-épistémologie issue du sol habité.
2 Le reportage éclairait certaines pratiques policières plus que douteuse comme celle de déplacer les femmes en pleine nuit d’hiver jusqu’à plusieurs kilomètres en périphérie des villages en leur retirant leurs souliers et leur manteau « afin qu’elles dégrisent » (Dupuis, 2015).
3 Aussi appelée Commission d’enquête sur les relations entre les Autochtones et certains services publics (CERP)
Références :
Dupuis, J. (journaliste) et Marchand, E. (réalisateur). (2015, 22 octobre). Abus de la SQ: les femmes brisent le silence. [vidéo]. Enquête. Radio-Canada. https://ici.radio-canada.ca/tele/enquete/2015-2016/episodes/360817/femmes-autochtones-surete-du-quebec-sq
Fines, L. (2025). Fractures et luttes contemporaines : Essai sur l’imaginaire. Paris, l’Harmattan.
Payant, C. (2025, 22 mai). Poursuite des policiers de la SQ de Val-d’Or: Radio-Canada n’a commis aucune faute. Le Journal de Montréal. https://www.journaldemontreal.com/2025/05/22/poursuite-des-policiers-de-la-sq-de-val-dor-radio-canada-na-commis-aucune-faute
Picard, I. (2025, 2 novembre). Femmes autochtones de Val-d’Or : 10 ans plus tard. La Presse. https://www.lapresse.ca/contexte/chroniques/2025-11-02/femmes-autochtones-de-val-d-or-10-ans-plus-tard.php
Radio-Canada (2025, 22 mai) Policiers de Val-d’Or : la Cour donne raison à Radio-Canada. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/2166739/policiers-val-dor-cour-donne-jugement


