Dans la dure réalité des sans-abris, un banc de parc, un abribus ou un viaduc peuvent tous constituer des abris tout aussi sommaires que vitaux. On pourrait s’attendre à ce que ce genre de refuge soit mis à la libre disposition de ceux qui en ont besoin, pourtant la situation est souvent différente. En effet, des supports à vélo stratégiquement placés aux simples piques près des commerces, sans oublier des accoudoirs apparemment anodins, plusieurs stratégies sont employées pour chasser les itinérants de certains quartiers. Appelées architecture hostile, ces techniques se répandent dans plusieurs villes.

Par Ludovic Dufour, journaliste collaborateur

Bruno Demers, directeur général d’Architecture Sans Frontière Québec et sociologue de formation explique que l’architecture hostile réfère à tous les gestes d’aménagement ou de design qui visent à exclure ou éloigner certains groupes d’un lieu. Les itinérants ne sont donc pas nécessairement toujours les personnes visées quand l’on fait référence à l’architecture hostile. Bien que ce soit « le public généralement cible de beaucoup de gestes d’architecture hostile », les sans-abris n’en gardent pas l’exclusivité, le mur à la frontière séparant les États-Unis et le Mexique en est un bon exemple.

Il explique l’apparition de l’architecture hostile dirigée vers les sans-abris par la présence de trois imaginaires formulés par Michel Parazelli, postdoctorant en sociologie urbaine et professeur à l’UQAM. Le premier, « l’imaginaire salutaire », nous pousse à considérer la vie dans la rue comme négative en elle-même, encourage la générosité et vise à secourir ces personnes dans le besoin. Le deuxième, «  l’imaginaire démocratique  », considère les itinérants comme des citoyens à part entière qui sont marginalisés, il faudrait donc davantage les inclure dans la société démocratique et les traiter avec dignité. C’est d’ailleurs à cet imaginaire que se rattache Architecture Sans Frontière Québec. Le troisième, «  l’imaginaire écosanitaire », présente les itinérants comme des nuisances dans l’espace public. Il faut donc chasser les indésirables qui ne sont pas compatibles avec l’espace public. Cet imaginaire est à l’origine de l’architecture hostile.

Bruno Demers développe ainsi : « cet imaginaire est porté aujourd’hui par les différentes parties prenantes du milieu de l’aménagement. » Il précise que « ça va de représentants politiques, vers des professionnels de l’aménagement, vers des promoteurs de l’immobilier public ou privé ». La logique de ces acteurs est économique. Les villes tentent de se rendre le plus impeccable possible pour attirer les touristes, les entreprises et les futurs résidents. Cette stratégie qui « nettoie » en quelque sorte les quartiers permet aussi d’augmenter les taxes foncières, car les quartiers seront perçus comme plus beaux et plus sécuritaires. La compétition entre les villes s’étant accentuée dans le contexte de globalisation actuel, cette tendance n’est que plus logique à l’échelle économique.

Le directeur de l’organisme relève cependant un paradoxe dans cette approche. La création de lieux publics et la venue de touristes créent des endroits qui peuvent être occupés par les itinérants et augmentent la quantité d’argent possible à quêter. L’autre paradoxe, c’est que les populations de personnes sans-abris sont souvent concentrées dans les centres-villes, là où ils ont le plus de services disponibles, comme des refuges, mais c’est aussi l’endroit d’où l’on tente de les chasser.

Annie Fontaine, professeure et directrice du programme de 2e cycle en travail social à l’Université Laval, rejoint M. Demers sur l’origine du phénomène en critiquant une vision à court terme des villes adoptant ces méthodes. Ce dernier nuance par contre : les villes ne peuvent pas avoir le plein contrôle sur le phénomène. Bien qu’elles puissent avoir le contrôle de lieux publics, les acteurs sont nombreux. Les architectes et leurs clients privés peuvent librement employer ces méthodes pour éloigner les itinérants de leurs milieux. La problématique pose d’ailleurs la question de la responsabilité de l’architecte.

Bruno Demers décrit les mesures d’architecture hostile comme des décisions souvent prises après coup. Lorsqu’on constate que des itinérants viennent utiliser les constructions pour s’abriter, on décide de prendre des mesures pour les repousser. Mais l’architecte est-il responsable de l’architecture hostile si son client lui demande d’en faire, ou est-ce le client qui est responsable ? M. Demers relève d’ailleurs un problème général avec l’architecture  : l’absence de considération de l’impact social. Il compare la vie des personnes marginalisées à l’eau : « ça va aller où ça veut, si tu fais ton bâtiment et tu le conçois sans penser à la pluie, ça va mal aller, la pluie va glisser partout et va aller où elle veut ». Si les architectes prennent la pluie en considération, l’itinérance, elle, ne l’est pas. Le directeur affirme que la formation des architectes ne les pousse pas à prendre en compte les conséquences qu’ont leurs bâtiments sur les itinérants. « En fin de compte, la responsabilité revient au client et à l’architecte de ne pas avoir été sensibles à la réalité du terrain », ajoute-t-il.

Outre les conséquences directes qu’ont ces architectures sur la vie des sans-abris, Annie Fontaine souligne aussi l’effet stigmatisant qu’elles amplifient. Elle affirme que ce genre d’approche vient renforcer les stéréotypes négatifs que la population a en percevant les itinérants comme des « encombrements » ou des « nuisances ». Elle croit que «  ça a l’impact de déshumaniser les personnes qui vivent ces réalités-là et à réduire leur réalité comme si c’était juste un symptôme qu’il faut que l’on contrôle ». Ces mesures ne traitent pas le cœur du problème et ne font que déplacer les populations itinérantes ailleurs. M. Demers ajoute que l’argent dépensé en design hostile pourrait être utilisé pour faire des designs plus inclusifs ou appuyer les organismes qui apportent de l’aide aux itinérants. Il complète en disant que l’architecture hostile l’est pour tout le monde, tant la femme enceinte qui veut s’asseoir qu’un infirme qui voudrait s’allonger sur un banc de parc.

Il est très difficile d’évaluer la situation de l’architecture hostile dirigée vers les personnes sans-abris au Québec. D’abord, il existe très peu d’études sur le sujet. Ensuite, l’architecture hostile est souvent subtile. Si les piques sont parfois utilisées, des méthodes plus discrètes sont employées, tels des bancs inclinés qui empêchent de s’y coucher.

Cependant, ils n’échappent pas tous à la vigilance des intervenants sociaux. En mai 2019, un intervenant en itinérance à Montréal a contacté TVA Nouvelles pour signaler la présence de bancs anti-itinérants. Nous avons donc pris l’initiative de contacter plusieurs organismes de quartier ou œuvrant avec les sans-abris, tel le Regroupement pour l’aide aux Itinérants et Itinérantes de Québec (RAIIQ ) par exemple, pour tenter d’avoir un portrait de la ville de Québec.

Parmi les groupes contactés, seul L’EnGrEnAgE de Saint-Roch nous a signalé la présence d’architecture hostile. Elle prend la forme de banc près des arrêts d’autobus où il est impossible de se coucher. L’organisme nous a aussi signalé l’absence de bancs. Plusieurs seraient enlevés avant l’hiver, ce qui rend l’appropriation de la place publique difficile.