Isolé, anxieux et essoufflé par une culture de perfection: tel est le portrait préoccupant des universitaires. Si l’offre de services sur le campus de l’Université Laval s’est transformée pour couvrir tout le spectre de la prévention à l’intervention, elle se heurte aujourd’hui à une incertitude financière.
Par Marie Tremblay, cheffe de pupitre actualité
Un portrait préoccupant
En 2024, l’Observatoire sur la santé mentale étudiante en enseignement supérieur (OSMÉES) a conduit une enquête sur la santé mentale étudiante en enseignement supérieur auprès de 77 établissements et totalisant plus de 32 000 répondant.es. Le portrait dressé inquiète : chez la population étudiante universitaire, 40% vivraient de l’anxiété et 43% auraient des symptômes dépressifs.
L’enquête montre également que les étudiant.es vivant un stress financier important sont plus à risque que les autres. La proportion de personnes souffrant de symptômes anxieux et dépressifs dans ce groupe grimpe respectivement à 62% et 67%. Encore plus préoccupant, 15% des universitaires sondé.es ont eu des idéations suicidaires de sévérité moyenne à sévères au cours des douze mois précédents l’enquête.
Une demande « exponentielle »
« Quand j’ai commencé au centre, parler de santé mentale, ce n’était pas vraiment à la mode », se souvient Louise Careau, directrice du Centre d’aide à la communauté étudiante (CACE). À travers 36 ans de carrière sur le campus lavallois, elle a vu les services du CACE se diversifier, couvrant désormais l’orientation, la psychologie, le soutien à la réussite, en plus de coordonner les services pour les personnes en situation de handicap. Mme Careau observe d’ailleurs que le nombre de demandes auprès du centre croît de façon « exponentielle ».

Cette tendance à la hausse, Louise Careau l’explique par plusieurs facteurs. D’une part, les tabous autour de la santé mentale ont diminué dans notre société, encourageant les gens à demander de l’aide plus facilement. Toutefois, selon les données de l’OSMÉES, seulement 26% des universitaires auraient effectivement sollicité un soutien psychosocial auprès de leur établissement d’enseignement. D’autre part, Mme Careau dresse un portrait plus sombre de l’état psychologique actuel, notant une détérioration de la santé mentale. « On vit dans une culture de performance qui valorise beaucoup le « wow », les exploits incroyables, que ce soit sportif, intellectuel ou autre », explique t-elle.
Pour Mme Carreau, il est évident que cette pression sociale engendre des symptômes d’anxiété, de fatigue et de dépression qui contribuent à une fragilisation de la santé mentale. Selon elle, ces symptômes sont aggravés par les incertitudes mondiales : tensions politiques, économie fragile, urgence climatique et l’émergence rapide de l’intelligence artificielle.
Autre constat que fait l’équipe du CACE : les personnes étudiantes sont plus isolées que jamais. C’est également ce qu’observe l’OSMÉES avec 63% des universitaires ayant répondu ressentir de l’isolement parfois ou souvent. Depuis la pandémie, iels ne restent plus sur le campus entre leur cours pour socialiser, remarque Mme Careau. Le corps professoral note également que les étudiant.es ont plus tendance à être sur leurs écrans pendant les pauses au lieu de discuter entre collègues.
Face à l’anxiété et l’isolement, le combat est loin d’être terminé. « Ce qu’on se dit, c’est qu’on a encore du travail à faire pour prendre soin de la santé mentale de nos étudiant.es. », affirme la directrice.
La prévention : pierre angulaire
Pour offrir un accompagnement complet, le CACE collabore étroitement avec d’autres programmes dont les missions sont complémentaires. Alors que le centre intervient souvent en soutien direct, Mon Équilibre ULaval se concentre spécifiquement sur la prévention.
« Notre mission, c’est d’agir en amont. », explique Julie Turgeon, agente de recherche et de planification dans l’équipe de Mon Équilibre. Depuis 2012, ce programme oeuvre sur le front de la prévention primaire en valorisant de saines habitudes de vie auprès de la communauté étudiante. « C’était très innovant, il y a 14 ans, d’encourager un programme de prévention primaire », souligne Mme Turgeon.
En plus des ateliers et formations sur les saines habitudes de vie, Mon Équilibre offre une diversité d’activités. « C’est pas toujours évident de prendre du temps sur l’heure du midi pour dire, je vais aller me faire parler de l’importance de bien manger ou de gérer mon stress », justifie Mme Turgeon. Entre les concerts dans les tunnels, la zoothérapie, les cuisines collectives, les marches actives et autres, Mon Équilibre souhaite offrir des moments de douceur adaptés à toustes.

Leurs installations les plus connues sont sans doute les Espaces d’équilibre, caractérisés par leur tapis de gazon, leurs hamacs et leurs beanbags. L’Opération vitamines fait également une différence dans le quotidien de la population étudiante : chaque semaine, une caisse de fruits et légumes est déposée dans ces espaces, où chacun.e est libre de se servir. « Notre boulot c’est de propager du bonheur sur le campus », résume Laurence, étudiante et agente de bien-être pour Mon Équilibre.
Et ça fonctionne : « Quand on voit le volume de ce qu’on réussit à partager avec nos étudiant.es, par rapport à la nourriture ou par rapport à la participation, on constate que les étudiant.es apprécient ce qu’on fait ». Cet engouement a d’ailleurs été palpable lors du concert aux chandelles présenté le 5 février dernier par Mon Équilibre dans le cadre de la Semaine de prévention du suicide.
L’argent: le nerf de la guerre
Grâce au Plan d’action en santé mentale du gouvernement du Québec (2022-2026), le CACE a reçu davantage de financement et a pu améliorer son accessibilité. « On a mis en place des services de première ligne, donc psychosociaux », précise Louise Careau. Depuis 2022, dix intervenant.es de faculté œuvrent à la sensibilisation et la prévention. Posté.es dans les facultés, ces intervenant.es de proximité écoutent, conseillent et réfèrent aux ressources appropriées. Ce financement a également permis d’augmenter les effectifs du CACE afin de traiter un plus grand volume de demandes.
Toutefois, une ombre plane sur l’avenir de ces ressources. « [Le Plan d’action] se termine, et on ne sait pas s’il sera renouvelé », s’inquiète la directrice. Sans la reconduction de ces fonds, les services de prévention, pourtant essentiels, seraient les premiers à être sacrifiés.
« Dans l’enquête de l’observatoire en santé mentale, une des recommandations qu’iels font à la fin, c’est de bonifier les services. J’aimerais les bonifier, mais j’aimerais les maintenir d’abord et avant tout. », conclut Louise Careau.
Julie Turgeon abonde dans le même sens pour l’avenir de Mon Équilibre. « Si les sous ne sont pas au rendez-vous ou encore si les sommes ne sont pas suffisantes, il est évident que nous devrons revoir notre programmation d’activités et faire des choix ». Elle reste tout de même optimiste : « Notre équipe reste persuadée que peu importe la suite, nous serons créatifs et nous réussirons à nous réinventer pour poursuivre notre mission ».
Si vous avez besoin d’aide, vous pouvez faire appel à différentes ressources:
- Centre d’aide à la communauté étudiante (CACE)
- Bureau du respect de la personne (BRP)
- Clinique du Centre d’Expertise Poids, Image et Alimentation (CEPIA)
- Liste des Sentinelles de l’Université Laval
- Centre de crise de Québec au 418 688-4240
- Centres de prévention du suicide au 1-866-APPELLE ou 1-866-277-3553 ou via suicide.ca


