Jimmy, créature de rêve : exister hors du rêve des autres

Écrite et interprétée par Marie Brassard en 2001, cette œuvre a marqué l’histoire du théâtre québécois par son exploration du rêve et de la queerité. Présentée dans 17 pays et plus de 40 villes à sa création, son retour sur scène au Théâtre Prospero de Montréal en septembre 2025 connaît un immense succès. Cette semaine, c’est  sous un tonnerre d’applaudissements que la salle Multi de Méduse a également (ré)accueilli la pièce à Québec.

Par Léon Bodier, chef de pupitre aux arts et à la culture 

Jimmy, créature de rêve ne repose sur presque rien et c’est précisément ce qui fait sa force. Un plateau dépouillé. Un corps. Une voix. Pendant une heure, Marie Brassard tient seule le fil d’un monologue qu’elle semble connaître avec une précision chirurgicale. Rien ne déborde. Chaque geste est sobre, placé exactement là où il doit être. Chaque modulation de voix devient un déplacement d’univers auquel elle donne le tempo. Brassard ne joue pas la transformation : elle la laisse advenir. C’est elle qui règle la pulsation du rêve, qui accélère, suspend, fracture. On assiste à une partition maîtrisée, où la technique disparaît derrière l’impression d’évidence.

« Êtes-vous des rêveurs ou des êtres rêvés ? »

La pièce est dite queer parce que Jimmy est homosexuel, puis métamorphosé, pris dans une identité qui glisse entre le masculin et le féminin. Désirant Mitchell, puis captif du fantasme d’une actrice, son corps devient le lieu d’un conflit entre projections hétérosexuelles, fantasmes et rejets. Mais la dimension queer de l’œuvre dépasse largement la question de l’orientation ou de l’androgynie.

Jimmy croit aimer et être aimé. Il rêve. Pourtant, il n’existe que dans l’imaginaire d’un général homophobe, puis dans les fantasmes d’une actrice. Il ne possède jamais complètement son propre espace d’existence. Même lorsqu’il tente de se recréer un monde, imaginant l’océan pour retrouver Mitchell, ce n’est pas son visage qui lui revient, mais celui de celle qui le rêve.

Être queer ici, ce n’est pas seulement aimer autrement. C’est exister à travers le regard d’autrui, souvent hostile ou fantasmatique. C’est avoir du mal à se concevoir hors du cadre qui nous enferme. La pièce suggère que les personnes queer ne manquent pas de rêves, au contraire, elles en débordent, mais qu’elles peinent parfois à être reconnues comme sujettes de leurs propres songes.

En brisant le quatrième mur pour poser cette question à la fin de la pièce, Jimmy ne semblait pas seulement interroger la salle. Dans ce regard suspendu, quelque chose s’est déplacé : chacun existait simplement, à côté des autres rêveurs. C’est peut-être là que réside la force intacte de la pièce, vingt-cinq ans plus tard : dans cette possibilité fragile de se voir, enfin, autrement que dans le rêve des autres.

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