L’année 2026 s’ouvre avec une rencontre artistique intense entre l’écriture incisive de Kev Lambert et la mise en scène nerveuse d’Olivier Arteau. Présentée du 14 janvier au 7 février 2026 au Théâtre du Trident, cette adaptation scénique poursuivra sa trajectoire en tournée à travers le Québec et l’Ontario jusqu’en mai pour être finalement présentée à Lille en France au début 2027.
par Léon Bodier, chef de pupitre aux arts et à la culture
| Texte : Étienne Bergeron, Sasha Dion et Kev Lambert | Adaptation et mise en scène : Olivier Arteau | Interprètes : Gabriel Lemire, Vincent Paquette, Ariel Charest, Marie-Josée Bastien, Hugues Frenette, Sarah Villeneuve-Desjardins, Alexandre Castonguay, Hubert Lemire, Marco Collin, Stéfanelle Auger, Eliot Laprise et Carl Matthieu Neher. |
Synopsis
Dans Querelle de Roberval, une grève ouvrière sert de point de départ à une plongée vertigineuse dans les zones troubles où s’entrelacent violence sociale et désir. Ce qui semblait d’abord relever d’un conflit de travail classique se fissure rapidement : derrière la solidarité affichée émergent des frustrations refoulées et une colère collective qui déborde le cadre syndical. L’arrivée de Querelle (Gabriel Lemire), figure queer au cœur du drame social, agit alors comme « agit comme un révélateur des pulsions enfouies sous le monde lisse de Roberval » (Kev Lambert), un corps excessif qui met à nu les tensions libidinales enfouies sous l’ordre économique et hétéropatriarcal de la scierie. Entre violence économique et violence intime, la pièce propose ainsi une fresque âpre et dérangeante, où le capitalisme apparaît autant comme un système d’exploitation que comme une machine à produire « désir, plaisir et pure potentialité » (MacCormack, 2009) déstabilisant les positions se voulant rassurantes.

Le silence
Marco Collin, l’interprète de Charlish, un personnage innu, souligne : « On vit à une époque où il y a une réelle scission entre deux façons de penser, il n’y a plus de gris : tu es traditionnel ou tu es économique. » Dans un monde dominé par une expansion économique incessante, l’humain se perd dans les potentialités, forçant une définition par l’appartenance, par la prise de position.
Les non-dits relèvent alors du désir de préserver ce refuge, de ne pas risquer de le remettre en question. Querelle de Roberval, fidèle à son éponyme, met à nu le désir de dire dans un silence auto-imposé : des voix en quête d’écoute, portées par des personnages attaché.es à leur solitude. Querelle chuchote d’ailleurs à son amant (Vincent Paquelle) — narrateur de la pièce et le seul chaotiquement honnête, à l’image du monde dont il est issu — « [ç]a te dérange tu si je te demande pas ton nom, ça m’excite moins de savoir trop ». Querelle, cet agent de dérèglement, ne se fait comprendre de personne. Queer, étrange, bizarre, gay, son désir lui refuse de nouer des liens avec ses pair.es ; alors comment en nouer avec ses impair.es ?
Bernard (Alexandre Castonguay) et Fauteux ( Hugues Frenette) hétéro, normal, ordinaire, incarnent cette confrontation du désir d’être entendue et du désir de ne pas écouter par peur d’être entendu et que les paroles débordent du cadre. Or comme la relation interdite entre le magnat d’entreprise Brian Ferland (Hubert Lemire,) et la syndiquée Judith (Stéfanelle Auger), les liens existent déjà. Prendre position, c’est se faire violence, alors la confrontation n’est pas nécessaire pour déjà saigner l’un dans l’autre.
La mise en scène
Ces émotions du désir muet, Olivier Arteau les met à nu : « Ce qui me fascinait dans le roman, c’est cette langue double : vernaculaire et ancrée dans le territoire jeannois quand il est question de luttes ouvrières, mais littéraire lorsqu’il décrit les corps et le sexe. » La scène, comme les voix et cette langue qu’il évoque, se divise en deux : d’un côté, un blanc clinique explosé de lumière pour la villa et l’usine et de l’autre, le trou forestier velouté du vert des arbres et d’une cabane de débauche.
Cette scission lui permet de photographier des images en tension où chaque espace se définit par sa juxtaposition à son opposé. L’un donne l’accès à l’autre : il faut regarder à travers la lumière pour percevoir l’ombre. Les sons violents, sexuels, désirants du musicien camionneur (Carl Matthieu Neher) permettent au metteur en scène d’explorer la porosité entre ses appartenances figées : « Dans mon adaptation, j’ai voulu respecter cette richesse, tout en y greffant ma propre voix, nourrie par l’oralité et le dialogue théâtral. Il y a, dans ce récit, une réjouissante immoralité.»
Cette immoralité, sous toutes ses formes, traverse tous les lieux. À travers les bruits de thermos (sexe oral), de la boîte à lunch (Braguette) et des cuillères (pénétration), la pièce nous invite à entendre l’indécence comme un langage. C’est Jézabel (Ariel Charest) — figure au nom chargé d’un charme disgracié — qui est seule à écouter totalement ses désirs indécents sans peur de partager les siens : une tristesse escortée, jamais seule dans le gris, bercée par une amoralité accompagnée.



