Crédits photo: Nicola-Frank Vachon.

Les distances — La complexité des relations dispersées

Du 20 octobre au 7 novembre, la pièce de théâtre Les Distances est présentée au Théâtre Périscope, une création issue de la collaboration entre les productions du Théâtre Sortie de Secours (Québec) et de Sala Beckett (Barcelone). Tendre comédie de quotidiens morcelés par les kilomètres, la pièce montre avec aisance les impacts de politiques hors du contrôle individuel sur la vie personnelle, un résultat bien ficelé dans cette troisième collaboration entre l’écrivaine catalane, Mercè Sarria, et le metteur en scène, Philipe Soldevila.

Par Léann Laquerre, chef de pupitre aux Arts

Les complexités de l’immigration sont au cœur de cette pièce. Les personnages incarnent tous une facette, multipliant les points de vue sur un enjeu toujours central dans le tourbillon politique de notre époque. Pendant un peu moins de deux heures, nous croisons le chemin d’une mère au Québec, soucieuse à outrance d’être présente, malgré la distance, pour sa mère malade vivant à Barcelone. Personnage principal de l’histoire, Eugènia (interprété par la comédienne catalane Roser Batalla)  est revenue « vieillir au pays de la crème catalane » après une vie de journaliste nomade, rythmée par les conflits mondiaux et l’effervescence indépendantiste d’un Québec des années 1980.

Crédits photo: Nicola-Frank Vachon.

Les appels incessants de sa fille, Olivia (Éva Daigle ), aboutissent à une solution atypique ne plaisant pas à une mère têtue et indépendante: Valentina (Natalie Fontalvo), une jeune postdoctorante colombienne devant quitter le Québec après la mise en place de nouvelles règles migratoires, viendra s’installer avec elle, à Barcelone, pour assumer un rôle de proche aidante. À cette dynamique d’avance tendue s’ajoute la présence familière et humoristique de Pere (Victor Àlvaro), un quadragénaire se rêvant comédien animant des cérémonies funéraires, unique ami d’Eugènia. Jolie mosaïque de quotidienneté bercée par l’évolution d’une maladie dégénérative, les 55 scènes de la pièce présentent un quatuor d’acteurs tendre et incarné, suivant des relations complexes de leur humanité. 

Une pièce éclatée dans le temps et les thèmes

«On fait une comédie, on rit, on parle d’immigration, d’injustices sociales, de mort, d’aide à mourir, de vieillesse, de perte d’autonomie. Et les gens s’ouvrent, iels ne se braquent pas, iels sont transporté.es. La différence entre le drame et la comédie, c’est le temps. Et ici, on se donne le temps d’avoir une victoire sur le drame », détaille le metteur en scène après la première de la pièce. Bien que l’histoire narrée aborde une multitude d’enjeux, ils sont intégrés au quotidien et aux expériences des personnages avec un réalisme faisant écho à notre monde en plein tempête politique, culturelle et sociale.  Ce sont des sujets, des enjeux et des situations qui surviennent au cours d’une vie, qui en influencent son expérience et sa finalité. Les distances ne prétend pas à une décortication vulgarisatrice des thèmes abordés, elle nous montre des vies qui en sont affectées. 

« Je suis Espagnol, je suis Québécois et, au fond, mes parents étaient des étrangers pour moi aussi. Toute la réalité des immigrant.es, des enfants d’immigrant.es, ce sont des thématiques qui m’ont toujours fasciné, parce qu’ayant vécu ça, j’avais envie de comprendre. »

Crédits photo: Nicola-Frank Vachon.

Crédits photo: Nicola-Frank Vachon. 

La distance, grande problématique de la pièce, est travaillée d’une excellente façon dans la mise en scène: un îlot principal, le salon de l’appartement barcelonais d’Eugènia, est légèrement surélevé, permettant à Olivia de se promener autour, muni de son téléphone dans un sillon névrosé. Parfois, lors des moments de connexions émotionnelles entre la mère et la fille, l’écart s’efface. Elles partagent le même divan et les mêmes souvenirs à un océan près, le procédé théâtral permettant de visualiser tendrement le rapprochement.

Formalités d’un texte trilingue

« Je viens de terminer la traduction aujourd’hui, de finaliser le découpage et les raccourcis pour les expressions. Et là, il faut faire la même chose pour la première à Barcelone, en janvier. On commence déjà les répétitions dans deux semaines », précise Philipe Soldevila. 

Sur un écran géant, à l’arrière de la scène, défile la traduction francophone à mesure que les comédiens s’expriment en catalan et en espagnol. Pour les habitué.e.s au surtitrage, le va-et-vient entre lecture de texte et lecture du jeu des comédiens est facile et ne fait qu’enrichir la pièce. Un jeu d’inversion s’immisce alors dans l’esprit des spectateur.rices : à quoi la traduction ressemblera-t-elle une fois qu’elle sera présentée de l’autre côté de l’océan? Quelles portions du texte demeureront en français? « On va pratiquement tout inverser. Et les monologues, les narrations d’Eugènia se feront en catalan, qui est la langue de la comédienne. Dans sa relation avec l’aidante, elle va parler catalan, et Valentina en espagnol. Les scènes mère-fille restent en français, et c’est là qu’on va devoir faire un travail de surtitrage.», m’a-t-il dit. Impossible pour nous d’assister à ces représentations, mais la curiosité demeure quant à l’adaptation du texte parlé et des choix de traduction à l’écran.

Avec la tarification ouverte du Périscope, les soirées improvisées au théâtre sont aussi accessibles qu’une soirée cinéma, et les dates ne manquent pas pour découvrir une création issue d’une collaboration internationale.

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