Publié aux Presses de l’Université Laval, le livre Les Élections au Québec : 150 ans d’une histoire mouvementée est une synthèse impressionnante des 41 premières campagnes électorales québécoises. L’ouvrage de 508 pages, écrit par deux professeurs de l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke, Jean-Herman Guay et Serge Gaudreau, permet à tous ceux qui s’intéressent à la politique québécoise de mieux comprendre les enjeux d’hier et d’aujourd’hui. Impact Campus s’est entretenu avec l’un des deux auteurs, Jean-Herman Guay.

 

Quelles ont été les plus grandes difficultés lors de votre recherche ? Est-ce de dénicher des archives vieilles de 150 ans ? La vulgarisation de 150 ans d’histoire en près de 500 pages ?

Pratiquement tous ces éléments. Dans le cas des archives, on fait face, au cours des 20 dernières années, a un cumul d’informations. Inversement, pour la période qui va de 1867 à 1900, là c’est d’une grande rareté. Il n’y a pas beaucoup de textes, les campagnes électorales étaient relativement peu couvertes par les journaux. Les journaux de l’époque sont très partisans. À propos de chaque évènement, ou presque, dans un cas ils peuvent nous dire qu’il n’y a même pas 100 personnes et dans l’autre cas ils peuvent parler de 15 000 personnes. Donc on a un problème d’archives, de documentation. Il faut aussi dire que même les partis politiques, pour la période, de 1870 à 1930, le Parti libéral, par exemple, ne porte pas toujours le même nom. Il y a beaucoup de libéraux indépendants, beaucoup de conservateurs indépendants. La ligne de partie est moins claire, de sorte que l’approche pour comprendre a exigé beaucoup d’efforts et de temps.

 

À la suite de l’importante documentation que vous avez utilisée pour la rédaction du livre, quelle a été, selon vous, l’élection la plus marquante de notre histoire d’un point de vue de politologue ?

Je dirais que c’est la période qui va de 1960 à 2000, parce que c’est à ce moment-là que l’état québécois que l’on connait aujourd’hui va se constituer. C’est à ce moment-là aussi que les électeurs vont avoir le plus grand engouement pour les partis politiques. On n’est pas les seuls. Les années 60-70 et 80 vont être des périodes de surinvestissement politique à peu près partout dans le monde. C’est des années où l’État-providence se déploie. Dans notre cas, il y a bien sûr tout l’enjeu de la souveraineté du Québec qui a été un enjeu qui a préoccupé toute une génération, voire, deux générations. […] Je dirais que j’ai eu plaisir avec Serge à décrire et à comprendre chaque période.

 

En lisant l’œuvre, on se rend compte à quel point certains enjeux évoluent, mais que plusieurs demeurent au fil des époques. La réforme du mode de scrutin en est un bel exemple. Croyez-vous qu’elle se réalisera un jour ?

Écoutez, je le souhaite. Je crois qu’une forme de proportionnelle, en fait une forme hybride, avec un mode majoritaire, à peu près ce qui est proposé par Québec Solidaire et puis la CAQ. En même temps, changer le mode de scrutin au Québec ç’a toujours été très difficile. Au Québec, on l’a déjà tenté à l’époque des libéraux de Jean Charest, ça l’a avorté. C’est très dur changer le mode de scrutin. Pourquoi ? Parce que quand les gens accèdent au pouvoir, ils le font en vertu de certaines règles du jeu et donc le parti qui est dominant dans une assemblée législative n’a généralement pas d’intérêt à changer le mode de scrutin parce qu’il est parvenu à être au pouvoir grâce à ce mode. Il faut une conjoncture très particulière. Mais je pense que c’est quand même possible, il y a 3 trois partis [qui sont d’accord], il y quelque chose de différent. Le fond de mon argumentation, c’est que nos sociétés sont devenues postmodernes, c’est-à-dire qu’il y a une arrivée de point de vue qui circule, il y a une diversité de ressources. Ce n’est plus vrai que comme à l’époque, il y a deux camps dans notre société. Les sociétés se diversifient. Les gens sont plus instruits. Les enjeux se juxtaposent dans une société comme la nôtre. Le mode de scrutin [actuel] ne permet pas une représentation de cette diversité. Il y a tendance à simplifier les choses.

 

Pour la rédaction de l’œuvre, vous y avez passé combien d’années ?

Je vous dirais, en tout, c’est une affaire qui s’est étalée sur 3 ans, 4 ans. Vous comprendrez qu’il y a un fonds de recherche qui remonte à près de 20 ans. On a décidé de faire ce livre-là parce qu’on s’est dit qu’il n’y a personne qui a fourni en quelque 500 pages un espèce de tour d’horizon. Par exemple, la construction démocratique, le droit de vote aux femmes, le droit de votes aux autochtones, le vote pour les jeunes, les clarifications en termes de dépense électorale, tout ça s’est construit. Moi je souhaite que ça donne le goût aux lecteurs, si ça l’a évolué, ça peut encore évoluer. Ç’a été en même temps emballant de faire ça.

 

Passons maintenant à des questions liées à l’élection du 1er octobre 2018. Si vous deviez continuer ce livre dans 50 ans, la dernière élection serait-elle la première d’un nouveau chapitre ?

Bonne question. Elle serait, je pense que cette élection-là est un peu l’affirmation ou la cristallisation d’une tendance qu’on voit depuis le début du 21siècle. La chute du Parti québécois, on l’a vu progressivement, le désintérêt pour la question de la souveraineté, la fin du bipartisme. Toute la période de l’ADQ, elle témoignait déjà que beaucoup d’électeurs étaient disponibles pour une troisième voie. J’ajouterais l’élection de 2018 comme étant la réelle incarnation de ça. Ce qu’a réussi M. Legault, c’est la troisième fois qu’une pareille chose se réussissait. Il y a eu M. Duplessis qui a réussi carrément à créer l’Union nationale, il y a eu M. Lévesque qui a réussi à créer le parti québécois et il y a M. Legault qui a réussi à créer la CAQ. Ce n’est pas peu de chose. […] Le fait que quand M. Legault quitte le parti québécois pour dire « je ne veux plus parler de souveraineté », quand il dit ça il y a 7-8 ans, il dit ce que beaucoup de Québécois pensent aussi. Il parvient à réussir son pari en étant en lien avec les tendances les plus fortes.

 

Dans le livre, on note que le parti libéral s’est livré à un important travail de reconstruction et de réorientation à la suite de leur défaite en 1936, après près de 40 années de règne à Québec. Estimez-vous que le parti libéral de 2018 doit se confronter au même exercice ? 

Tout à fait. Ce qui s’est passé il y a quelques jours c’est, pour le Parti libéral, l’occasion probablement de vivre au cours des prochaines années […] ce qu’ils ont vécu en 1938. Le parti a fait un virage, il a passé d’une position très libéralisme économique, de laissez-faire le marché à une position keynésienne. Là, les libéraux doivent faire un examen de conscience aussi profond et un débat aussi important qu’ils ont faits en 1938. Et c’est décisif pour leur histoire parce que là, leur appui auprès de la population francophone est très bas.

 

Parfois on peut s’aider de l’histoire pour anticiper l’avenir. Comment percevez-vous l’avenir du PQ aujourd’hui ?

C’est difficile, ça va être difficile parce que leur raison d’être, à savoir la souveraineté, c’était ça qui unissait un nationalisme de gauche, social-démocrate, qui a été l’aile dominante au sein du PQ, et pendant les années de M. Lévesque, par exemple, ils ont participé à la croissance de l’état et ils ont continué la Révolution tranquille. Vers le milieu des années 80, ça devient plus difficile à cause de la crise [financière], mais malgré tout, ils ont continué dans cette voie-là. Puis, il allait chercher un nationalisme de droite aussi, pourquoi, parce que la souveraineté apparaissait comme possible, voire, imminente. Quand la souveraineté n’est plus imminente, n’appartient pas à l’horizon, le ciment tombe. Les [côtés] se disloquent. C’est là qu’on a vu naitre la CAQ et de l’autre côté, on a vu naitre Québec solidaire. Là, les deux morceaux sont disloqués parce que le projet de souveraineté n’est plus imminent. C’est peut-être ça qui m’a frappé le plus [dans la rédaction du livre], c’est que quand on regarde les élections, au jour le jour, à court terme, ça parait souvent dur à expliquer, un peu chaotique, presque qu’aléatoire. Mais quand on prend du recul et qu’on regarde plus globalement, sur 20 ans, sur 30 ans, on voit beaucoup mieux la logique qui a derrière ça. On voit beaucoup mieux les phénomènes et ils apparaissent comme beaucoup plus clairs, comme la montée du nationalisme, la contraction  par après, le lien avec l’État. Les choses apparaissent beaucoup plus clairement. Quand on est collé sur l’arbre, on ne voit pas la forêt. Je pense que, dans bien des cas, il faut prendre du recul pour saisir plus globalement les choses.