Émile Piché croit que cette politique devrait être basée sur le comportement sexuel de l’homme plutôt que sur son orientation sexuelle. « Peu importe la protection qui a été utilisée dans cette relation, celui qui a eu une relation sexuelle depuis 1977 est exclu à vie pour les dons de sang », affirme-t-il. « Pour les hétérosexuels qui ont eu une relation sexuelle avec un partenaire dont le passé sexuel est inconnu, il n’ont qu’à attendre six mois avant de donner du sang », ajoute-t-il. Selon lui, « un homosexuel pourrait très bien avoir des comportements sexuels sécuritaires et être un donneur sain ».

Tel qu’indiqué par Héma-Québec dans un communiqué paru en 2005, « les critères de qualification des donneurs sont établis de façon à écarter toute personne ayant des comportements pouvant l’avoir mis en contact avec une maladie transmissible par transfusion qui mettrait en danger la santé du receveur ».
Or, il arrive que les critères de sélection soient réévalués. En 2005, la période d’interdiction temporaire au don de sang est passée de douze à six mois chez les gens ayant eu des relations sexuelles avec un partenaire dont le passé sexuel lui était inconnu. Héma-Québec justifiait alors cette décision par les progrès technologiques relatifs à la détection de maladies transmissibles par transfusion sanguine. Si chaque prélèvement est soumis à une série de tests, ceux-ci sont de plus en plus performants. Ils permettent notamment de réduire la période muette, période durant laquelle la maladie ne peut être détectée dans le système.

Celle-ci est aujourd’hui évaluée à 12 jours. En 2006, le risque qu’un receveur contracte le virus de l’immunodéficience humaine ( VIH ) était évalué à 1 sur 12 838 319 poches de sang.

Peur du passé
Selon Gilles Delage, vice-président aux affaires médicales en microbiologie chez Héma-Québec, « la question du critère pour les hommes ayant des relations sexuelles avec d’autres hommes est un dossier compliqué ». « Il y a plusieurs personnes qui tiennent à ce qu’on maintienne le critère tel qu’il est actuellement, particulièrement du côté des organisations qui représentent les patientstransfusés », fait-il savoir. Le scandale du sang contaminé y jouerait pour beaucoup. Au Canada, entre 1985 et 1993, près de 1100 personnes ont en effet été contaminées par le VIH et 20 000 autres ont contracté l’hépatite C. Des milliers de gens sont décédés des suites de transfusions sanguines.

En novembre 2007, le Comité de la sûreté du sang de la Société canadienne de l’hémophilie a publié son Bulletin 2005-2007 du système canadien d’approvisionnement en sang, dans lequel il affirmait ne pas vouloir changer cette politique d’exclusion. « Après de nombreuses consultations auprès de groupes de défense des droits des homosexuels, des groupes d’étudiants et de receveurs et du Comité national de liaison, la SCS a établi, en juin 2007, qu’il ne serait pas dans l’intérêt de la sécurité du sang de changer la politique d’exclusion à ce moment et qu’elle n’approcherait pas Santé Canada pour demander une modification en ce sens », est-il écrit.

Hémovigilance dit non

En 2004, Héma-Québec a tenté de faire revoir cette politique d’exclusion. « Quand on est arrivé au comité d’Hémovigilance, comité consultatif auprès du ministre de la Santé sur les questions de sécurité sanguine, ils se sont dits unanimement en désaccord avec cette décision », affirme M. Delage. « Santé Canada a un comité expert en sécurité sanguine qui a lui aussi recommandé à Santé Canada de maintenir le statu quo », ajoute-il. Héma-Québec a donc cessé ses démarches.

Émile Piché croit que cette politique a un effet pervers, « car elle dit que peu importe ce que vous utilisez comme protection, on vous considère comme malade ». « Ça vient miner l’efficacité des messages de prévention qui vous disent d’utiliser le condom parce que vous ne contracterez rien », croit le président du GGUL. « Si on a ces deux messages qui sont vraiment contradictoires, ça enlève de la crédibilité au système de santé », renchérit-il.

M. Delage croit que la politique d’exclusion à l’égard des hommes ayant eu des relations sexuelles avec d’autres hommes n’engage pas seulement Héma-Québec. « Si on veut changer quelque chose, il faut obtenir un consensus de société. C’est un débat de société et non pas celui d’Héma-Québec », déclare-t-il.