La semaine des activités d’intégration tire à sa fin. Pour le Comité Femmes de l’Université Laval, la rentrée scolaire est trop souvent synonyme d’abus, de harcèlement et d’agressions sexuelles. Regard sur un enjeu complexe et préoccupant pour les administrations universitaires : la culture du viol.

Dans une lettre rendue publique par le Comité, les membres soulignent que les initiations sont des moments propices aux dérapages, mais qu’elles ne constituent qu’une facette d’un problème plus large.

La culture du viol.

Image d'illustration - Photo : Alice Chiche

Image d’illustration – Photo : Alice Chiche

Du commentaire désobligeant au viol, le spectre de la violence à caractère sexuel est large. « C’est un gros mot, la culture du viol, reconnaît Josée Laprade, conseillère d’orientation et directrice du Centre de prévention et d’intervention en matière de harcèlement de l’Université Laval (CPIMH). Nos croyances associées à la violence sexuelle sont nourries par des mythes sur celle-ci. » Un rapport commandé par le gouvernement de l’Ontario identifie d’ailleurs dix mythes associés aux agressions sexuelles.

Selon ce rapport datant de 2013, les « normes sociales contribuent à une incompréhension générale de la violence à caractère sexuel et sont renforcées par cette incompréhension ». Ces mythes et ces fausses croyances « minimisent la gravité de la violence à caractère sexuel et embrouillent notre compréhension du consentement ».

À la suite des incidents survenus en 2014 (voir encadré), l’Université d’Ottawa a formé un groupe de travail pour réfléchir sur les solutions au problème. Dans son rapport, le comité exprime que la culture du viol « encourage les gens à blâmer les victimes, à nier la fréquence des agressions sexuelles et à minimiser leurs répercussions négatives ». Une définition partagée par Annie Grégoire-Gauthier, membre du Comité Femmes de l’Université Laval, qui ajoute que la culture du viol renvoie aux pratiques qui banalisent les gestes à caractère sexuel. « La culture du viol, ce n’est pas seulement le viol en soi : ce sont tous les discours et la banalisation du viol et de l’agression violente », précise-t-elle.   

Incidents à l’UOttawa

En 2014, l’équipe de hockey masculine de l’Université d’Ottawa fait face à des allégations d’agressions sexuelles commises à Thunder Bay. Le président de l’Université annonce par la suite la suspension des activités de l’équipe pour la saison 2015-2016. En juin dernier, UOttawa annonce dans un communiqué la relance de l’équipe pour la saison 2016-2017 ainsi que des mesures pour empêcher que ce genre de situation se reproduise. 

En 2014, la présidente de la Fédération étudiante de l’Université d’Ottawa, Anne-Marie Roy, est la cible de propos sexistes et dégradants par quatre de ses collègues.


 

Initiations : théâtres d’une violence à caractère sexuel

Pour Annie Grégoire-Gauthier, les initiations sont la manifestation la plus visible de la culture du viol sur les campus. Des activités dégradantes banalisent l’agression sexuelle, qu’elle soit violente ou non.

Une étudiante de l’Université Laval qui souhaite conserver l’anonymat déclare avoir été victime d’une forme de pratique à caractère sexuel lors d’une activité d’intégration, il y a trois ans de cela.

« Les initiateurs sont surtout des garçons. Ils voulaient nous saouler et répétaient que si nous voulions gagner, il fallait faire quelque chose de big, témoigne-t-elle. Les filles se disent : “si je montre mes seins, je vais gagner”. »

Ce genre de commentaire sonne une cloche chez Annie Grégoire-Gauthier. Elle dénonce les rapports de pouvoir entre initiateurs et initiées, ainsi que l’humiliation que peuvent sentir les nouvelles étudiantes. Certains initiateurs seraient montrés du doigt alors qu’ils mettent de la pression sur les initiées à commettre des gestes non désirés.

« À un moment, il fallait simuler une fellation sur une banane. Mon amie et moi ne voulions pas participer. On nous a dit que si on ne jouait pas, notre équipe allait perdre des points à cause de nous. Je me suis sentie mal… Un peu trop », confie l’étudiante.

Les initiées ont-elles le choix de participer aux activités ? « Les initiateurs nous le donnent, mais en réalité, on ne l’a pas vraiment », commente l’étudiante en entrevue. La possibilité de choix est présente, mais la crainte de se sentir rejetée pousse une majorité de femmes à participer aux activités malgré tout.  

« Pourquoi ? », questionne Mme Laprade, du CPIMH. Pour l’étudiante rencontrée, elle émet l’hypothèse que c’est la culture des initiations, sans savoir ce qui explique ce phénomène.

Des facteurs multiples

La concentration du phénomène sur les campus universitaires s’explique, selon Josée Laprade, par un mélange de plusieurs facteurs. L’éloignement du domicile familial pour certains, la concentration élevée de jeunes et une plus grande autonomie de ces derniers en sont des exemples. Qui plus est, les soirées festives, la présence de bars sur le campus et la consommation d’alcool excessive constituent également des causes pour expliquer que les campus soient des lieux propices au développement de la culture du viol.

Pour expliquer la recrudescence de la problématique depuis quelques années, la directrice du CPIMH pose l’hypothèse selon laquelle l’hypersexualisation, dans sa conception large, aurait un effet sur le long terme. Selon elle, certains actes sexuels pratiqués au niveau secondaire, par exemple, habituent des garçons à commettre à l’université des gestes avec lesquels tout le monde n’est pas à l’aise. 

Même si les études prouvent que 90 % des cas de violence à caractère sexuel ne sont pas dénoncés, Mme Laprade souligne qu’un plus grand nombre de femmes dénoncent aujourd’hui. « Maintenant, on prend ça au sérieux, remarque-t-elle en faisant référence aux mesures prises par les universités Dalhousie, Concordia et McGill. Ça donne confiance aux personnes [pour dénoncer], mais même encore, elles ne parlent pas assez. »       

L’UL ne fait pas exception

L’actualité semble montrer que les cas de violence à caractère sexuel sont plus fréquents sur les campus étatsuniens et canadiens-anglais. Le ministère de la Justice des États-Unis a d’ailleurs publié un rapport sur la

Photo : Alice Chiche

Ca;page contre les violences conjugales à l’UL – Photo : Alice Chiche

problématique dès 2000. Près de 15 ans plus tard, en avril 2014, la Maison-Blanche a formé un groupe de travail pour réfléchir sur la question alors qu’une femme sur cinq est victime d’une agression sexuelle sur les campus américains.

Au Canada, les universités anglophones sont le théâtre de scandales sexuels. Les administrations de l’Université de la Colombie-Britannique, de l’Université Saint Mary’s et de l’Université d’Ottawa, notamment, doivent composer avec un taux grandissant d’allégations de pratiques sexuelles déplacées. 

Certes, « il ne faut pas se leurrer », prévient la directrice du CPIMH. Même si le Centre ne reçoit pas un nombre élevé de plaintes annuellement, il reste qu’une large majorité des cas ne sont pas connus. « Ainsi, c’est dur d’avoir une opinion sur des choses à 10% déclarées », reconnaît Mme Laprade.

La culture du viol ne se limite cependant pas au campus. La majorité des agressions sexuelles a lieu dans la résidence d’une connaissance de la victime. En raison du portait approximatif que l’Université Laval dresse de la situation sur le campus, il est difficile de confirmer que l’UL fait exception ou non. Reste-t-il, mentionne la directrice, que les universités anglophones du pays observent plus fréquemment le problème.

Par ailleurs, les agents du Service de sécurité et de prévention (SSP) seront formés cette année pour reconnaître les cas d’agression sexuelle. Définir une agression peut être assez large, reconnaît Josée Laprade. Il est important que les agents et l’Université adoptent une définition commune de l’agression.   

Campagne à venir

L’Université de Montréal a déjà mis sur pied une campagne pour la prévention des agressions sexuelles. Le CPIMH a approché les universités de Montréal et de Sherbrooke pour créer un partenariat universitaire provincial qui partagera une campagne nationale de prévention. L’Université du Québec à Montréal rejoint aussi le groupe de travail. Un comité formé de représentants étudiants et institutionnels des différentes universités travaillera à cette campagne.

L’objectif est « de se donner des moyens ensemble pour avoir plus d’impact », défend Mme Laprade. En raison du contexte budgétaire limité, elle a l’intention de mettre les forces en commun pour atteindre les objectifs.

Le comité devrait se rencontrer dès la session d’hiver.


 

Quelques statistiques

1 femme sur 3 a été victime d’au moins une agression sexuelle depuis l’âge de 16 ans.

82% des victimes d’agression sexuelle sont des femmes.

15% à 25% des femmes en âge de fréquenter un collège ou une université subiront une forme quelconque d’agression à caractère sexuel pendant leurs études.

Plus de la moitié des agressions à caractère sexuel sur des étudiantes postsecondaires impliquent l’alcool ou des drogues.

Au Canada, moins de 10% des agressions sexuelles sont déclarées à la police.

Sources :

Guide d’information à l’intention des victimes d’agression sexuelle

Intervenir contre la violence à caractère sexuel : Guide des ressources pour les collèges et universités de l’Ontario

 

Quelques mythes associés aux agressions à caractère sexuel
  • Moi ou l’une de mes connaissances ne pouvons être victime d’une agression à caractère sexuel.
  • Les agressions à caractère sexuel sont principalement commises par des étrangers.
  • Ce n’est pas grave d’avoir une relation sexuelle avec une femme lorsque celle-ci a bu, est sous l’influence des drogues ou est inconsciente.
  • Si une femme ne crie pas ou ne se défend pas, c’est qu’il ne s’agissait probablement pas d’une agression sexuelle.

Source :

Intervenir contre la violence à caractère sexuel : Guide des ressources pour les collèges et universités de l’Ontario