Manifestement, cette élection n’était pas voulue par les différent.es chef.fes de partis. Selon les sondages, les Canadien.nes n’en voulaient pas non plus. Seulement, il est certain qu’aborder de façon péjorative le processus électoral ne reflète pas l’esprit démocratique de notre pays. Surtout, lorsqu’on connaît les raisons réelles de cette condamnation unilatérale, sauf des libéraux bien sûr. Le fait est qu’une campagne électorale, c’est dispendieux, nous parlons de millions de dollars, et avec la crise que nous connaissons, nous pouvons affirmer sans trop nous tromper que le moment n’est pas approprié pour organiser des soupers partisans. Cependant, si les politicien.nes cessaient de « calculer » les élections et revenaient à l’essence même du processus électoral, peut-être pourraient-ils faire contre mauvaise fortune bon cœur! Les élections sont plus pertinentes en temps de crise qu’à n’importe quel autre moment. C’est justement là qu’on peut en faire un plébiscite, et appeler les électeurs à voter un programme de gestion, voire même de sortie de crise. Peut-être que présentées sous cette perspective, les élections prendraient un sens plus rassembleur, du moins, plus vendeur. Eh bien, c’est là toute la raison même d’un processus électoral! Qui va gérer le pays, et comment. Voici mon compte-rendu personnel.

Par Jimmy Lajoie-Boucher, journaliste collaborateur

L’ouverture

La grande absente du premier débat, Madame Annamie Paul, cheffe du Parti vert du Canada, nous fit l’honneur de sa présence, qu’elle semblait désirer autant qu’une rage de dents. Il s’en suit la présentation des cinq chef.fes de partis par les animateur.trices Noémi Mercier et Partice Roy, suivie de la traditionnelle explication des règles du débat.

Justin Trudeau

Partice Roy aborde comme question d’ouverture au premier ministre sortant, Justin Trudeau, le sujet des élections non désirées, qui risquent fortement de se terminer comme elles ont commencé. C’est-à-dire, l’élection d’un gouvernement minoritaire. Le cas échéant, accepterait-il un gouvernement de coalition, au prix d’en découdre avec les autres partis, pour réussir à compléter un mandat de quatre ans? Après une hésitation révélatrice, le premier ministre a souligné que le Canada n’était pas très familier avec le concept de gouvernement de coalition, comme l’est de l’Europe, par exemple, et que si une telle entente était possible, le pays ne serait pas en élections.

Bien que plus dynamique qu’au débat des chef.fes de TVA, quelques jours plus tôt, Monsieur Trudeau ne semblait guère plus préparé, exacerbant l’impression improvisée et spontanée de ces élections qui, soyons francs, ont été déclenchées dû à une initiative en faveur des libéraux. Le premier ministre a bien sûr eu à défendre le bilan de ses six années au pouvoir. Sur ce point, les chef.fes ont tous raté l’occasion de marquer des points durant ce que j’appelle, une porte grande ouverte, que les opposants ont claquée et barrée à double tour. Se focalisant sur des invectives qui ont comme impératifs la dichotomique transaction de l’oléoduc Transmountain — acheter l’oléoduc qui octroirait des prix préférentiels, alors qu’un plan de sortie de l’économie du pétrole fait fierté dans le programme libéral —, j’en ferais un exemple d’anacoluthe pour un cours de français, que je ne pourrais pas faire mieux. Bref, pendant que Monsieur Trudeau jonglait à travers les formules pour tenter une explication et une autre, le temps passait, et autant d’enjeux comme l’Afghanistan, les relations bilatérales avec les États-Unis, la sortie de crise sanitaire ainsi que les fameux milliards tant clamés par le Bloc québécois et le scandale de « We Charity », n’ont pu être approfondis. Les multiples attaques ad hominem ont vidé de son contenu le sens même de l’exercice démocratique que représente le débat télévisuel.

Jagmeet Singh 

Bien que Monsieur Singh semblait mieux préparé et avait plus d’assurance qu’au débat précédent, il reste qu’on avait presque envie de le pardonner d’être présent. Je fais peut-être dans le sarcasme, mais ce n’est pas moins vrai pour autant. Pour se vendre, il faut se croire soi-même, j’avançais ces mêmes paroles en parlant des entrevues professionnelles, alors imaginez la pertinence que ce facteur prend pour les prétendants à la fonction suprême du pays. D’ailleurs, le NPD semble un peu déconnecté de la réalité depuis que feu Jack Layton et Thomas Mulcair ont laissé le navire entre les mains de la faction la plus à gauche du parti. Monsieur Singh, bien qu’il croit en ses idées, nul doute sur ce point, ne semble pas très à l’aise avec les notions les plus élémentaires de l’économie mondiale. Tantôt vers des notions keynésiennes, tantôt vers des notions… à la limite j’oserais dire de « l’imprimante » à billets, il propose des thèmes qui ne sortent pas du cadre normal du NPD et ne les explique pas ou peu. La santé publique et universelle, construire des logements et un peu d’audace, programme d’aide psychologique pour les personnes affectées par la pandémie. Qui va payer? Les milliardaires, cela va de soi! Lorsqu’il est pris à partie à propos de son appui à la PCRE et même l’augmentation potentielle de celle-ci, le chef du NPD détourne le sujet et attaque ses adversaires. Ne soyons pas dupes, tous les candidats utilisent cette tactique. Cependant, en général, ne serait-ce que l’instant du débat, ils réussissent à nous faire croire en leur indignation. Seulement, le chef du NPD, et je trouve cela navrant, mais vraiment navrant d’avoir à dire cela, ne semble pas avoir en lui la personnalité d’un chef d’État. Je crois que c’est Machiavel qui disait : « Le peuple respecte un bon roi, mais il obéit à un roi qu’il craint! » À quelques mots près, c’est du moins ce qu’il voulait dire. Disons qu’en 2021, nous pouvons apporter quelques nuances, mais l’idée est qu’il faut savoir jouer avec son image et doser entre le bon roi et le roi qu’on craint.

Annamie Paul

Entre roulements des yeux, soupir et parfois même, quelques phrases dites à bouche demi-ouverte, Madame Paul ne semblait pas se croire elle-même. Manifestement, la leader des verts ne contribuera pas, durant ces élections du moins, à enrayer le cynisme envers la classe politique. Le Parti vert du Canada aura un choix qui s’imposera sous peu, soit changer sa cheffe, soit rester bon dernier. Car, lorsqu’on va partout, on n’arrive nulle part! À la question sur l’attitude à avoir face à l’État d’Israël, question qui a tout de même divisé son parti, Madame Paul a finalement répondu, après avoir tenté maintes esquives, par une explication à la « mors-moi-le-nœud » : « Au Parti vert du Canada, on est contre la guerre en général. Notre programme est général, nous n’avons pas une politique pour un pays, mais pour tous les pays. » … Mmmh! D’accord, je vois… autrement dit, négocions avec l’Iran comme nous le faisons avec le Royaume-Uni. Intéressant, mais l’équipe de Madame Paul devrait lui rappeler qu’elle ne participe pas à un pageant américain où les candidat.es veulent « la paix dans le monde », mais bien à des élections qui ont comme finalité l’élection d’un.e premier.ère ministre. De toute évidence, le Parti vert du Canada n’avait pas de programme précis, et s’est simplement réfugié sous l’idéologie de la gauche franche pour guider ses réponses. Quand l’animateur vous demande pourquoi votre programme n’a pas de chiffre, et votre réponse est : « Oui bon, les chiffres vont venir, nous avons été pris de court à cause des élections précipitées. »… Ok, pour le dire franchement, on n’est plus dans le « j’y crois pas », on est plus dans le « j’ai même pas essayé »! En bref, c’est dommage, car lorsqu’on connaît l’intelligence et l’expérience de la jeune avocate quarantenaire, on est en droit de s’attendre à un contenu, disons, plus rigoureux.

Yves-François Blanchet

Monsieur Blanchet était le candidat qui avait le plus de poids sur les épaules, tout en convoitant le poste le « moins  » prestigieux. La seule tâche qui lui incombait était de démontrer la pertinence du Bloc québécois encore aujourd’hui. Cependant, une grosse épine est venue se planter dans le pied du chef bloquiste… sa stratégie! Attaquer Monsieur Trudeau, encore une fois, sur Transmountain alors qu’il a lui-même été ministre provincial de l’Environnement… c’était mal calculer son intervention. L’explication sinusoïdale de Justin Trudeau a beau être complètement à l’Ouest, c’était ouvrir grand la porte à une contre-attaque en bonne et due forme sur son propre mandat comme ministre de l’Environnement, qu’il ait contourné le BAPE ou non. Après, que l’accusation soit vraie ou fausse, prouvée ou réfutée, les gens retiennent l’accusation. Pour le reste, Monsieur Blanchet était fidèle à lui-même, frontal, droit et sans hésitation. Petit détail, mais qui a son effet, vous remarquerez que le chef du Bloc québécois est le seul des candidats francophones comme anglophones tout.es confondu.es à ne pas avoir bégayé, il a fait ses affirmations sans hésitation. Bien sûr, entendre à répétition « si c’est bon pour le Québec, nous allons appuyer le gouvernement », à chaque fois qu’on lui soumettait l’hypothèse qu’un gouvernement minoritaire soit de nouveau soumis à un vote de confiance, ne sonnait pas très original. Cependant, il faut se rappeler la mission du Bloc québécois et de son chef. Le parti est au Parlement fédéral afin de veiller sur les intérêts du Québec, et le chef doit agir en cohérence avec cette mission. Alors, nous pouvons lui demander sous tous les angles, sous quelle condition il appuierait ou non un gouvernement minoritaire, la réponse s’articulera toujours en abondant dans ce sens. Ceci dit, en politique plus que dans tous les domaines, le paraître est très important. L’humain est un être qui aime l’ordre et être dirigé quoi qu’on en dise. Alors, pour mon aparté plus haut sur son franc-parler, juste ce petit détail qu’est l’assurance peut suffire dans une élection dont l’issue sera probablement un gouvernement minoritaire. Maintenant, est-ce qu’Yves-François Blanchet a réussi à prouver aux électeurs et aux électrices la pertinence du Bloc québécois en 2021? À cette question, je n’ai qu’un constat à faire plutôt qu’une affirmation ou une négation. Par chance, les deux autres partis de « moindre » envergure que sont le NPD et le Parti vert du Canada n’ont pas su se démarquer, car je ne sais pas si le 21 septembre prochain le Bloc québécois aurait au moins gardé tous ses sièges à la Chambre des communes.

Erin O’Toole

Tout le monde axe sur son français qui n’est pas suffisamment bien aiguisé. Je dirai deux choses. Non seulement son français était suffisamment maîtrisé pour débattre et prendre sa place quand nécessaire — plus que Stephen Harper lorsqu’il était en pareille situation—, mais avenant que ce ne fût pas le cas… c’est peut-être ce qui a permis à Monsieur O’Toole d’être le seul candidat à ne pas s’emporter, démontrant non seulement un flegmatisme hors pair, mais démontrant une attitude de surcroît magnanime. Deux qualités qui ont permis à Stephen Harper de rester au pouvoir pendant 9 ans, dont un mandat où il n’a pratiquement fait aucun gain au Québec. Un des rares premiers ministres à avoir réussi un tel exploit, ce qui lui a d’ailleurs donné un excès de confiance, qui a entraîné le Québec au banc des punitions durant tout ce mandat. Un autre point qui est passé sous le radar et dont il n’a que brièvement parlé en début de débat, le chef du Parti conservateur du Canada est le seul à avoir anticipé la plus que probable prochaine pandémie. Est-ce qu’on peut en déduire qu’un gouvernement O’Toole ferait tout en son pouvoir pour que le Canada soit autosuffisant en matière de gestion de crise sanitaire? Je ne sais pas, par contre, c’est le seul des chef.fes à avoir pris cet impératif en considération.

Que ressort-il de ce débat? 

Du fait de la crise actuelle, certains chef.fes ont définitivement misé sur le dos large de la pandémie pour expliquer leur manque de préparation sur des enjeux capitaux. D’ailleurs, qu’en était-il de ces enjeux ? La politique étrangère n’a été discutée que du bout des lèvres, notre relation avec les États-Unis — pays avec lequel transitent sept milliards de dollars par jour entre nos deux frontières — s’est résumée par trois appels que Trudeau a maladroitement tenté de réfuter, la Chine… qu’arrive-t-il avec la Chine? Deux hommes d’affaires y sont emprisonnés de façon arbitraire, et un autre y est condamné à mort pour trafic de stupéfiants. Quoi qu’on en pense, ce n’est pas le premier à qui ce genre de situation arrive, mais avez-vous déjà entendu parler d’un Canadien condamné à mort en Chine pour un chef d’accusation de trafic de stupéfiants? Bref, avez déjà entendu parler d’un Canadien condamné à mort en Chine? Eh bien, le sujet de la Chine s’est résumé à être plus sévère… ou non, si on se fie à la politique de Madame Paul. 

S’il faut parler de gagnant, clairement Erin O’Toole et Yves-François Blanchet. Monsieur O’Toole contrairement à ce qu’on peut en dire, se débrouille très bien en français. Il  a su se faire discret dans les moments les plus chauds, et se faire entendre lorsque pertinent. Son fameux flegmatisme dont je parlais, toujours une attitude gagnante surtout en politique. Pendant que Monsieur Trudeau essayait de se montrer au-dessus de ses affaires, mais qu’il perdait clairement son sang-froid, Monsieur O’Toole restait calme, posé, et lorsque l’opportunité lui était donnée de répondre, il le faisait avec une attitude calme et souvent par une seule phrase. Quoi de mieux que de garder son calme devant un adversaire qui s’enfonce. 

Yves-François Blanchet a commis quelques erreurs, certes, comme d’attaquer le premier ministre sur l’environnement alors qu’il a lui-même été critiqué sur son mandat à ce ministère au provincial. Il est certain que si Monsieur Trudeau et les autres chef.fes de parti ont une équipe de communication digne de ce nom, ils ont passé son mandat au peigne fin. Mais en général, je le répète, il a rempli sa mission, c’est-à-dire de démontrer que le Bloc québécois est pertinent au Parlement fédéral pour protéger les intérêts du Québec. Dans les circonstances actuelles, et je ne parle pas de la pandémie, mais bien de la recherche de nos valeurs communes comme société. Il est vrai qu’on oublie vite que pour ce qui est de la culture québécoise, cinquante ans et c’est réglé. Les Québécois tombent dans la masse des 400 millions d’anglophones nord-américains, et nous n’en parlons plus! Sous cette perspective, aucun des autres partis n’a su démontrer qu’il protègerait les intérêts québécois.

Pour finir, en termes de parti, ce débat était une coquille vide pour les cinq formations politiques fédérales. Tantôt un programme qui gaspille tellement qu’on se demande s’il n’imprime pas de l’argent, le pourquoi d’une inflation que nous commençons à sentir. Un cours de base en économie suffit à comprendre que lorsqu’on met en circulation de l’argent qui n’a pas été créé par la création de richesses, on se retrouve avec plus de dollars en circulation, bien sûr, mais il n’en existe pas davantage pour autant! Si vous avez fait cent dollars et que vous en imprimez mille, aux yeux des marchés mondiaux, la valeur de votre dollar est divisée par dix.

 Bref, tantôt, un programme remis à la dernière minute, d’autres pas de réel programme, et pour finir un programme sans chiffre pourquoi? Parce que les élections ont pris, le cas échéant, le Parti vert de court. Maintenant, qui prend les votes? Aaah! J’ai mon avis, mais je vous laisse à vos devoirs. Faites-vous votre idée et on en reparle après les élections!