Dix jours après les dénonciations d’agressions sexuelles aux résidences de l’Université Laval, que peut-on faire concrètement pour venir en aide aux victimes? Impact Campus s’est entretenu avec la professeure titulaire et chercheure au département de psychologie, Francine Lavoie, à ce sujet.

Après une agression, de quel support les victimes ont-elles besoin?

La première chose, c’est la sécurité, le réconfort, et ça va avec une certaine solidarité aussi. On a besoin de temps, parce que ça ne se règle pas en une semaine. Il faut des appuis pour prendre des décisions. Je fais un constat préliminaire avec ça : c’est que les réactions sont variées et, donc, les besoins aussi. Il n’existe pas une seule façon de réagir à une agression sexuelle ou à une intrusion. Pour ce qui est des réactions de l’entourage, il faut respecter l’intimité des victimes malgré l’importance du débat qui est social et primordial. Quand les personnes acceptent de sortir publiquement, il faut créer un climat de respect de l’intimité. Si on veut faire un débat social, on n’a pas toujours besoin de la présence. Le travail de l’entourage, c’est de réconforter, puis d’écouter sans juger. De croire ce récit, car on n’est pas le juge, le policier.

À quel point est-il difficile de dénoncer des cas d’agressions dans notre société?

Dénoncer, dans le sens d’une plainte à la police, est un défi. Plusieurs ne croient pas à cette démarche, au sens où c’est d’aller répéter sans cesse votre histoire, d’être challengé sur votre mémoire des faits. Un des défauts de la justice au Canada, c’est qu’elle prend beaucoup de temps et certains ne veulent pas vivre ça. D’autres ne veulent seulement pas que ce soit connu publiquement. C’est quand même une démarche importante d’aller vers un système étranger. Des systèmes d’aides comme les CALACS (Centre d’aide et de lutte contre les agressions à caractère sexuel) prévoient l’accompagnement et invitent les personnes à ne pas se précipiter à faire ça. C’est un bon choix, mais tu peux le faire même six mois après. Le pourquoi, c’est chaque personne qui a ses raisons.

Je pense que, ce qui est urgent, c’est de changer les attitudes de mépris envers les victimes d’agression sexuelle qui, pour la plupart, sont des femmes. Il y a une réaction sociale à avoir. La dénonciation, c’est un outil, mais notre société devrait nous en donner toute une panoplie pour faire cesser les agressions sexuelles. Il faut comprendre pourquoi quelqu’un agresse. Dans la société, dans nos gangs d’amis, il faut revoir, par exemple, la façon dont on traite la serveuse dans un bar. Le mot dénoncer est fort, mais disons qu’en parler, c’est essentiel.

Quel est le processus psychologique qui se met en place chez une victime après une agression sexuelle ?

C’est quand même varié, mais la personne va souvent se sentir diminuée ou sans valeur, brisée. Le sentiment d’impuissance et de perte de contrôle s’en accompagne. Et il y a la colère. C’est de se sentir visée ou jugée, indigne de respect parce qu’on est une femme. Il y a alors une colère envers un individu, puis ensuite un désespoir qui amène à se dire que tout arrive parce qu’on est une femme, sur un étage de chambre de filles. Ça peut se déplacer vers un découragement des relations hommes-femmes. La colère est légitime. Ce sont des sentiments qu’on a tous le droit d’avoir, mais on ne peut rester en colère cinq ans de temps. Il faut que ça se transforme en envie de chercher justice ou réparation. Et ces systèmes de réparation, il y en a pour qui ça va être de porter plainte et d’autres pour qui ce sera autre chose. Autre chose que la colère pure.

Qu’est-ce que les victimes ont besoin de retrouver à la suite d’une agression ?

Je pense qu’on perd un sentiment de contrôle de notre vie. Il faut le retrouver, cette confiance de savoir que ça a du sens ce que l’on fait. Reprendre le contrôle, c’est ce qu’on remarque le plus, car, encore une fois, ça va avec un sentiment d’impuissance. On fait tous partie de l’entourage de quelqu’un. D’ailleurs, je fais partie des chercheurs de l’enquête ESSIMU à l’Université Laval. On travaille sur le harcèlement et l’agression sexuelle dans les campus, en collaboration avec six autres universités. Les données vont être disponibles au début décembre. On a déterminé des éléments qui doivent s’améliorer par rapport aux réactions de l’entourage.

Sur le plan social, que faire pour reconstruire la confiance sur le campus ?

Au plan social, il y a une rupture de confiance entre les hommes et les femmes. Ce serait bien d’offrir des rencontres ou des espaces pour reconstruire les liens rompus et remettre en question des comportements. Pendant le rassemblement par exemple, le micro n’était pas anodin; il est devenu un endroit pour parler. On pourrait voir d’autres moments sur le campus comme ça, des forums, pour reconstruire les liens. Il y a évidemment beaucoup d’hommes qui sont contre ces agressions. Il est important de réaffirmer que les femmes sont dignes de respect et que les hommes respectent les femmes. C’est dans le normal des choses.