Le choc des civilisations est un terme utilisé pour marquer les grandes rencontres de l’Histoire. La prochaine grande confrontation était annoncée par George W. Bush au début de l’invasion de l’Irak, entre l’occident et le monde musulman. C’est plutôt un choc médiatique entre le peuple et ses dirigeants qui, si on ne le contrôle pas, aura des conséquences plus importantes que tout ce que nous avons connu auparavant. 

Grâce au «boom» technologique mondial, tout le monde a accès aux technologies permettant de devenir informateur à leur tour. «Le peuple, aujourd’hui, a les outils de communication. Les gens ont décidé de faire exploser la règle de l’information qui traçait une ligne entre les transmetteurs et les récepteurs», explique M. Bugingo, qui donnait une conférence sur le rôle des médias dans les crises humanitaires dans le cadre du carrefour de la coopération à l’atrium du pavillon Alphonse-Desjardins.

Cette ligne est donc en train de s’estomper pour laisser place à des réseaux d’information «du sud», faisant référence à tous les réseaux locaux dans les zones qu’on aurait dites éloignées il y a moins d’une décennie. Al Jazeera est le réseau le plus connu du monde arabe et prend la place des grands réseaux occidentaux qui perdent leur monopole sur la sphère médiatique. «Aujourd’hui, grâce à des chaines comme Al Jazeera, on est obligé de prendre conscience que le monde arabe est multiple», affirme M. Bugingo.

Le fait que cette partie du monde se soit affranchie de leur dépendance médiatique à l’occident dénote leur désir d’être «maîtres chez eux», d’où la perte de ce monopole  occidental. Ces gens sont désormais notre première ligne d’information. Le seul problème, selon le conférencier, est que les Américains, Européens ou autres occidentaux, ne sont pas prêts à se faire informer par d’autres qu’eux-mêmes. «Nous, habitués, dressés et éduqués à avoir conscience que nous avions l’autorité de faire comprendre ce qui se passe dans le monde, ne sommes pas prêts à les écouter», dit-il.

N’deye Marie Fall, représentante à la retraite de l’Organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture (UNESCO), explique que le traitement  que l’on fait de l’international n’est fait qu’à partir de notre point de vue occidental. C’est, selon elle, ce qui a provoqué les tensions entre le peuple égyptien et les journalistes récemment. «C’est leur révolution à eux et notre point de vue [celui des occidentaux] ils ne le veulent pas. Ils ne veulent même pas l’entendre», explique-t-elle avec force.

Le monde arabe : une contrainte économique

Toutefois, un manque d’intérêt se fait sentir au niveau de l’information internationale. Selon M. Montembault, ancien journaliste, il s’agit d’une variable économique dans le monde médiatique. En effet, l’intérêt des médias pour les nouvelles internationales, autres que les crises humanitaires, est en chute libre. Il est difficile de convaincre un chef de nouvelle qu’un sujet mérite d’être couvert s’il n’y a pas d’image ou de son digne d’attirer l’attention du public. «Il y a un développement latent dans plusieurs petits pays d’Afrique et on ne traite pas ces nouvelles parce qu’il n’y a rien de sensationnel», martèle l’ancien journaliste de Radio-Canada.

Un des plus grands impacts de ce désintérêt médiatique pour le sujet est la mise au premier plan de ce qui est «décidé» sensationnel, délaissant le reste. M. Bugingo souligne cette situation par une anecdote qu’il tire d’un voyage récent en Haïti. Il demandait à une femme dans un camp de réfugiés la raison pour laquelle autant de gens étaient encore là, dans cet état de pauvreté extrême après tant de temps. «Vous avez oublié l’aide la plus importante, c’est d’avoir notre voix et notre droit à la parole. Pour que nous soyons entendus et que les vrais problèmes soient mis au grand jour», raconte-t-il.

François Bugingo souligne aussi le phénomène de contradiction qui peut découler de la couverture médiatique. Il donne en exemple la crise du Kosovo. Les persécutions subies par les Kosovars en Serbie avaient poussé les organisations humanitaires à réclamer des frappes aériennes pour que cela cesse. Des humanitaires réclamant la guerre, c’est très contradictoire, affirme le conférencier.

M. Bugingo pose une vision plus que réaliste sur l’avenir de la presse, autant à l’international que chez nous. Il explique que nous devons réapprendre à écouter et que le journalisme se doit de revenir à ses bases pour continuer son parcours. Il faut revenir sur la base du silence pour comprendre l’importance de la parole. Il cite son père qui gardait un tableau sur lequel était écrit : «Parle si tu as des mots plus forts que le silence.»