Le mégaprojet du Phare, qui vise à construire sur le boulevard Laurier un vaste complexe immobilier et commercial comprenant une tour haute de 65 étages, a essuyé de vives critiques depuis son dévoilement, notamment en provenance des acteurs du milieu architectural. Les étudiants en architecture de l’Université Laval ont eux aussi décidé de réagir en publiant une lettre ouverte. 

Suivant la publication d’une lettre ouverte signée par 218 étudiants de l’École d’architecture de l’Université Laval, Impact Campus a décidé d’aller à la rencontre des étudiants à l’origine de cette initiative pour connaître leurs attentes, mais aussi leurs inquiétudes. Compte-rendu d’un entretien avec Vincent Morissette, Laurence St-Jean, Étienne Sarrazin et Marie-Noël Chouinard, tous étudiants aux cycles supérieurs en architecture.

L’enjeu est complexe et « les gens n’ont pas tous le même background pour apprécier l’architecture d’une telle façon », lance d’entrée de jeu Vincent Morissette. Mais selon lui, la question esthétique reste secondaire dans le débat. C’est la raison pour laquelle il faut la dépasser pour discuter raisonnablement des implications du projet du Phare.

Qu’est-ce qui cloche avec Le Phare ?

Selon les étudiants, on assiste à une surdensification de l’ilot convoité par le Groupe Dallaire aux dépens de tout le reste du secteur. Les calculs montrent qu’à elle seule, « la tour regrouperait 90 % de tout le développement prévu pour l’axe Laurier dans le Programme particulier d’urbanisme (PPU) », fait valoir Marie-Noël Chouinard. Sans compter que le gabarit proposé et l’implantation urbaine du projet ne répondent pas à un type de densité jugé « confortable » pour les piétons.

Ainsi, l’argument de la densité serait mal posé par les promoteurs pour justifier la construction de l’immeuble et contrer l’étalement urbain. Il faudrait d’abord occuper les vides qui existent déjà pour densifier le secteur plutôt que d’ériger un tel gratte-ciel, propose Laurence St-Jean. En réalité, il faudrait miser sur une densité douce qui dynamiserait les mouvements piétonniers.

« On nous apprend à construire la ville sur la ville plutôt que de construire à côté », défend Étienne Sarrazin en suggérant que l’érection d’une tour ne règle pas les problèmes liés à la densification équilibrée du secteur. À cet effet, les objectifs du PPU étaient louables et cet outil de planification semblait recevoir l’appui de la société, puisqu’il avait été réalisé en partenariat avec des citoyens et des professionnels. Les étudiants questionnent à savoir si on met de côté ce plan d’urbanisme et craignent qu’on oublie ses objectifs dans la réalisation de projets futurs.

Quoi absolument savoir sur Le Phare ?

Par un soleil couchant d’hiver, les modèles de la tour révèlent que son ombre s’étendrait jusqu’à l’Université Laval. Certaines parties des quartiers aux alentours devront composer avec un ensoleillement réduit, même en période estivale, ce qui n’est pas sans impact sur la vie quotidienne des individus, rappellent les jeunes architectes. Même qu’une poignée de résidents touchés par la mauvaise fortune devront dire adieu aux barbecues ensoleillés de fin de journée en été ! « Ça ne fera désormais plus partie de leur vie… », laisse tomber Laurence.

Mais au-delà de l’ombre portée par ce mastodonte de 65 étages, les étudiants soulignent le fait que seules des images léchées et aériennes du projet ont été présentées au public. « On ne fait pas de l’architecture pour les oiseaux ! » imagent-ils pour montrer l’importance de présenter les projets vus du sol afin de permettre aux gens de concevoir d’un point de vue humain l’envergure du projet.

Pourquoi avoir dénoncé publiquement le projet ?

« C’était difficile de concevoir à quel point tout ce qu’on apprend dans notre formation en architecture n’était pas mis en forme dans ce projet-là », confie Laurence, pour qui la voix des étudiants était complémentaire à celle des jeunes professionnels et des professeurs. Puisque Le Phare est plus qu’une simple question de goût et que les générations futures devront vivre avec cet édifice, il était tout à fait normal de soulever leurs préoccupations quant au fait de confier l’image de la ville à un promoteur.

Les étudiants ressentaient la liberté de pouvoir critiquer Le Phare, mais dans l’optique de proposer un projet urbain qui puisse être profitable à un maximum de gens. Marie-Noël rappelle que les architectes sont « formés à critiquer et à être critiqués » de manière constructive, et que cette étape fait partie du processus de conception. C’est normal d’être appelé à retourner à la table à dessin, afin de rendre un produit qui soit le meilleur possible.

Sondage populaire versus opinions d’experts : s’agit-il d’une question d’éthique publique ?

Les résultats du récent sondage mené par le Journal de Québec qui donnait 72 % d’appui au Phare avaient de quoi faire réagir les quatre étudiants.

« En architecture, on pose un diagnostic sur le projet au même titre qu’un médecin pose un diagnostic à un malade ». Selon eux, il ne s’agit pas d’avoir une vision élitiste, mais plutôt de reconnaître l’expertise des professionnels en la matière. « Lorsque j’écoute tes poumons et que je me dis que tout semble beau, mais qu’un médecin prend le stéthoscope et dit le contraire, illustre Marie-Noël, eh bien c’est la même chose que les architectes sont en train de faire ». Et Étienne soulève une interrogation : « Depuis quand remet-on en question l’opinion d’un professionnel soumis à un ordre, comme un médecin ou un ingénieur ? »

Croyez-vous à une forme d’indépendance architecturale ?

Étant donné que les architectes du Phare sont employés par le Groupe Dallaire, ce dernier « tourne le dos à l’effervescence du milieu architectural en étant son propre client et son propre patron », défend Étienne. Même dans des projets financés entièrement par le privé, ajoute Vincent, l’investisseur reste le client. L’architecte doit pouvoir bénéficier d’une liberté et d’une indépendance architecturale afin de questionner la commande qui lui est transmise, et de soumettre des idées pour rendre le meilleur projet possible, tout en respectant les contraintes imposées par l’investisseur.

Qu’une entreprise privée confie un mandat à l’interne soulève un questionnement sur l’ouverture de celle-ci au foisonnement des idées dans le milieu architectural. Les étudiants réitèrent : l’impact du Phare sera si grand sur le développement et l’image de Québec que le Groupe Dallaire doit faire preuve d’humilité, et prêter l’oreille à ceux qui soulèvent des interrogations.

 

Le Phare en chiffres

– 250 m de haut : avec ses 65 étages, ce sera la plus haute tour à l’est de Toronto

– 835 000 pieds carrés (pour la tour)

– 600 millions $ : coût du projet

– 1000 unités de logement

– 10 ans : durée des travaux