La Coupe du monde de soccer, organisée par la FIFA, fait couler beaucoup d’encre depuis le mois de novembre, et pas seulement parce que l’équipe masculine canadienne s’est qualifiée pour une première fois en 36 ans. La 22e édition de ce grand rassemblement se tient actuellement au Qatar et n’intéresse pas que les amateurs de sport. En effet, l’événement qui se tient du 20 novembre au 18 décembre et où 32 équipes s’affronteront est accueilli par un pays pour le moins controversé où plusieurs critiquent son non-respect des droits humains. Au-delà du sport, des prouesses et de la camaraderie, ce genre de grands événements ouvre la porte à un questionnement sur nos sociétés et les valeurs que nous voulons porter. Même ici, à l’Université Laval, le sujet fait l’objet d’études et un tout nouvel outil a été créé afin de sonder la population sur ce genre d’occasion. 

Par Jade Talbot, cheffe de pupitre actualités

Un premier outil francophone et universitaire

Le Baromètre des événements sportifs majeurs – ULaval est un outil conçu par l’Observatoire international en management du sport de l’Université Laval, en partenariat avec le Pôle sports HEC Montréal. Il vise à connaître les opinions et les perceptions de la population canadienne sur de grands événements sportifs tels la Coupe du monde de soccer, mais aussi les Olympiques, le Super Bowl, etc. Il s’agit du premier outil francophone et universitaire en son genre. L’équipe du Baromètre explique la pertinence de l’outil par « un contexte où l’industrie du sport prend une place de plus en plus grande dans notre quotidien, où la tenue de ces méga-événements génère de nombreux débats sur les enjeux politiques, éthiques ou sociaux qui s’y rattachent, où les investissements reliés représentent plusieurs milliards de dollars, le Baromètre et ses sondages récurrents permettront de dresser le portrait et l’évolution des perceptions des événements sportifs au sein de la population canadienne et québécoise » (Équipe des affaires publiques, 2022). L’équipe du Baromètre s’intéressera également à certains enjeux entourant le monde du sport en général tels que l’éthique, la culture, la santé mentale, les jeux d’argents, l’égalité pour le sport féminin, etc. 

La Coupe du monde de soccer sous le Baromètre

Lancé il y a quelques jours à peine, le Baromètre présente déjà ses premiers résultats et ces derniers concernent la présente Coupe du monde de soccer. Le sondage a été mené avec 502 répondant.es entre le 11 et 14 novembre, avec une marge d’erreur de ± 5% et un intervalle de confiance de 95%.  D’abord, 64% des Québécois.es croient qu’il est de la responsabilité des gouvernements ou des fédérations de dénoncer les enjeux sociaux en marge de la Coupe du monde 2022 qui se déroule actuellement au Qatar. 8% pensent qu’il est de la responsabilité des joueurs de dénoncer alors que seulement 6% croient qu’il s’agit du rôle des équipes. ​​En ce qui concerne leur intention de boycotter ou non l’événement, 45% ont répondu que la situation des droits de la personne au Qatar a une influence sur leur intérêt à suivre l’événement et 40% ont déclaré que cela n’en a aucune. ​Finalement, seulement 9% des personnes sondées pensent que la situation sur les enjeux sociétaux au Qatar va s’améliorer à la suite de l’événement. 

Outre la Coupe du monde, la popularité des équipes de soccer a également été abordée dans le sondage où 25% des répondant.es affirment avoir de l’intérêt pour le CF Montréal. Vient ensuite l’équipe nationale féminine de soccer avec 14%, suivie par l’équipe nationale masculine avec 13%. Selon Frank Pons, de l’équipe du Baromètre, il est « intéressant de constater une parité pour les deux équipes nationales, un phénomène très rare sur l’échiquier mondial du soccer » (Équipe des affaires publiques, 2022). En effet, les succès de l’équipe féminine sont nombreux, notons tout récemment sa médaille d’or aux Jeux olympiques d’été 2021, il n’est donc pas surprenant qu’elle suscite autant d’intérêt. 

Une organisation teintée de controverses

Les résultats du premier sondage mené par le Baromètre indiquent que 64% des répondant.es pensent qu’il s’agit de la responsabilité des gouvernements ou des fédérations de dénoncer les enjeux sociaux qui entourent la Coupe du monde de soccer, mais de quels enjeux parle-t-on? La première controverse entourant la venue de cet événement au Qatar remonte d’aussi loin que sa nomination en tant que pays hôte en 2​010. Dès l’annonce de sa nomination, des allégations de corruption font surface, le Qatar aurait acheté le droit d’accueillir l’événement. Puis, en 2013, une enquête​ du journal britannique The Guardian révèle que des milliers de travailleur.euses auraient été exploité.es et auraient subi des abus lors de la construction des sites hébergeant la compétition.

Les questions entourant la corruption et les conditions de travail sur les chantiers feront l’objet de plusieurs enquêtes et rapports les années suivantes. Par exemple, en 2016, un rapport d’Amnistie internationale indique que les droits des travailleur.euses seraient bafoués. Des milliers de décès auraient même eu lieu sur les chantiers.​​ Quelques semaines plus tard, un comité indépendant est chargé de superviser les conditions de travail sur les différents sites de construction. Puis, en juin 2017, la FIFA révèle qu’elle n’a trouvé aucune preuve de corruption lors du processus d’attribution du droit d’accueil de l’événement. Cependant, en 2020, de nouvelles allégations de corruption font surface cette fois-ci lancées par le Département de la Justice des États-Unis.

Outre les questions éthiques entourant la mise en œuvre de cette Coupe, plusieurs se questionnent sur la nomination d’un pays comme le Qatar comme hô​te d’un événement d’envergure mondiale. En effet, le pays est « reconnu pour ses nombreuses violations des droits de la personne, dont notamment des restrictions à la liberté d’expression, la criminalisation des unions de même sexe ou la tolérane envers la violence faite aux femmes » (Schepper, 2022). Le Qatar n’est cependant pas le seul pays où l’on questionne l’hébergement d’événements sportifs internationaux, pensons notamment à la Chine ou la Russie. En acceptant de participer à des événements tenus par ces pays, quel message envoie-t-on? Certain.es y voient une certaine forme de désintérêt ou un refus de politiser, voire de condamner les pratiques de ces pays. C’est d’ailleurs une des raisons pour lesquelles ces pays s’efforcent d’héberger de tels événements. 

Le « sportwashing » ou « blanchiment par le sport » est un terme qui ne s’inscrit pas encore dans le dictionnaire, mais dont on entend de plus en plus parler. Il s’agit d’une pratique où « des pays jouissant d’une mauvaise réputation internationale et en quête de légitimité géopolitique ont démontré de l’intérêt pour les événements sportifs internationaux. Ceux-ci dépensent des sommes astronomiques pour organiser de telles rencontres et redorer leur image dans l’espoir de faire oublier leurs pratiques condamnables sur le plan des droits de la personne » (Schepper, 2022). Les années, et peut-être même le Baromètre, nous diront si cette pratique permet vraiment ​​à ces pays de refaire leur image. En attendant, la défaite du Canada face aux Belges et aux Croates marque la fin de l’aventure pour une équipe qui rêvait de ce moment depuis longtemps.

Sources :

Équipe des affaires publiques (2022). Enjeux reliés à la Coupe du monde de soccer : aux gouvernements et fédérations d’agir selon la population québécoise. Communiqué de presse, Équipe des affaires publiques, Université Laval. 

Schepper, B. (2022). Qu’est-ce que le « sport washing » ? Institut de recherche et d’informations socioéconomiques (IRIS). https://iris-recherche.qc.ca/blogue/economie-et-capitalisme/quest-ce-que-le-%E2%80%89sportwashing%E2%80%89%E2%80%89/