En têtes à tête, Nora Legrand et Gabrielle Proulx, représentantes de la FEMUL, se sont entretenues avec la première femme rectrice de l’Université Laval, Sophie D’Amours. Voici une retranscription de l’entretien.

Q : Quelles étaient vos ambitions comme étudiante ? Et quelles sont vos ambitions à ce jour, comme rectrice ?

R : Lorsque j’étais étudiante, j’étais curieuse et intéressée. J’avais l’ambition d’apprendre, c’était ma passion. J’étais engagée, je faisais beaucoup de sport et j’aimais mener des projets. Mon défi a réellement été de choisir mon domaine. Je savais tout de même que j’aimais beaucoup la science. À ce jour, je suis encore très animée par la connaissance. Ce que j’ai découvert de l’université est le pouvoir de la connaissance pour changer les choses. Ce qui m’anime encore aujourd’hui, c’est le transfert de cette connaissance qui change le monde, qui améliore la société. Je mise non seulement sur les études, mais sur la qualité de l’environnement qui permet aux gens de développer leur leadership. C’est incroyable ! Je souhaite mettre de l’avant l’Université Laval puisque c’est une université d’exception.

Q : Pouvez-vous nous expliquer brièvement votre expérience lors de l’accomplissement de votre baccalauréat en génie mécanique ? Qu’en retenez-vous ?

R : J’ai beaucoup appris à travailler avec les hommes en génie mécanique. Arriver à l’université et d’être très peu de femmes étudiant dans le domaine, ce fut un environnement très différent de ce que j’avais vécu dans le passé. J’ai eu la chance d’étudier à l’étranger, dans différents contextes et ce que j’en retiens est que j’ai eu une des meilleures formations. En effet, j’ai eu la possibilité de me comparer avec des étudiants qui avaient étudié ailleurs et j’ai réalisé la distinction au niveau de ma formation. Ça a toujours été pour moi une grande fierté ! Je considère ma famille féministe et engagée, puisque l’on m’a toujours dit que je pouvais faire ce que je voulais pour ma vie. Je n’ai jamais eu beaucoup de barrières au fait de me demander si un métier était pour moi ou non. Est-ce qu’une femme pouvait faire cela ou non ? Si j’avais envie de faire quelque chose, je le faisais. C’est en génie mécanique que j’ai réellement saisi les défis que les femmes rencontraient dans leur métier et dans les différents milieux de travail. J’en garde un bon souvenir, c’était des années fantastiques !

Q : Avez-vous siégé dans des associations, lesquelles?

R : Comme étudiante en génie mécanique j’étais responsable des activités de fin de baccalauréat. J’ai travaillé beaucoup cette dernière année-là. C’était très intéressant. J’étais très sportive, je m’entrainais cinq jours semaines donc mon activité parascolaire c’était le sport. Par la suite, j’ai été engagée dans plusieurs activités de recherche. J’ai également fait du bénévolat toute ma vie. J’ai été sur le Conseil des écoles et de différentes organisations pour faire des levés de fonds pour le traitement de maladies et autres.

Q : Qu’avez-vous ressenti lorsque vous avez été élue rectrice ?

R : Une grande fierté parce que j’aime profondément l’Université Laval. J’étais également fière du processus qui m’a mené à cette élection. Fière de mes collègues et de la campagne. Ça prend des gens qui ont envie de mener et qui sont prêts à communiquer et à mettre des idées sur la table. J’étais heureuse de constater qu’on était rendu là à l’Université Laval. Les gens m’ont souvent dit qu’être la première femme rectrice, on ne mesure pas toujours l’impact et l’importance. L’élection de la première femme rectrice, ça fait éclater le plafond. Cela signifie qu’il y en aura désormais d’autres. C’est donc à moi de voir comment je peux partager mon expérience pour inspirer d’autres à essayer, à ne pas avoir peur de se mettre en campagne. Il faut donner l’occasion et encourager les femmes à se faire connaître et développer leur talent de gestion pour pouvoir grandir à l’université dans des rôles de direction. Être rectrice, c’est un privilège pour moi. Il y a quelque chose d’assez extraordinaire dans ce premier pas !

Q : Quels obstacles avez-vous dû affronter lors de votre parcours professionnel, comme femme ?

R : Certains milieux sont particulièrement plus fermés et tout dépendant de nos projets, il faut réussir à percer dans ces milieux. Quand il n’y a pas eu beaucoup de femmes avant nous, ce n’est pas toujours facile. Des fois, nous-mêmes pouvons être intimidés par la situation. Dans certaines réunions, j’étais la seule femme à la table. Il faut se dire que l’on a notre place et que nous avons autant le droit de parole que les autres. Il faut prendre notre place. J’ai vite réalisé mon privilège et l’attention que les gens donnaient à mon point de vue. Bien sûr, dans certains endroits ça a été plus difficile, on m’appelait « ma ptite madame ». On doit travailler sur la représentation des femmes notamment dans les grands concours et dans le leadership scientifique. J’ai eu la chance d’être ici, au Canada, mais je sais que ce n’est pareil partout.

Cependant, une des choses qui m’a aidé dans mon parcours, plus spécifiquement en génie mécanique, c’est de vivre avec la diversité et les différences. On travaille avec des femmes, des hommes, des gens d’ici et d’ailleurs, des gens de différents âges et de différentes expériences. La vie, c’est cette mixité-là ! Cela m’a aidé à développer les savoir-faire pour vivre ensemble de façon saine. Au final, j’ai eu une expérience professionnelle très positive.

Sachant que vous avez participé au Défi 100 jours de l’effet A…
Q : Qu’avez-vous appris de votre expérience de l’effet A ? Vous êtes-vous toujours intéressée aux mouvements féministes ?

R : Je participe dès que je le peux. Je considère que cela fait partie des responsabilités pour ouvrir les portes. Ce que j’ai trouvé fascinant de l’effet A, c’est la qualité du programme et la force du réseau qui se crée. Les femmes qui y sont s’associent d’une certaine façon. J’ai appris qu’il faut travailler sur la confiance. Plusieurs femmes expriment un défi par rapport à cela, pour prendre leur place de façon efficace. Ça m’a beaucoup fait réfléchir. Je me suis dit, qu’est-ce qu’on peut faire pour que les jeunes femmes développent très tôt cette confiance en elles par rapport à ce qu’elles peuvent faire, ce qu’elles savent faire ? L’effet A m’a fait réaliser qu’on avait encore beaucoup de travail à faire. Je pense que les jeunes filles à l’adolescence arrêtent de faire du sport. Le sport a quelque chose de sain, il permet d’apprendre à perdre et de rebondir, de réessayer. Il faut apprendre à apprécier développer son talent. Perdre ce n’est pas la fin du monde. Essayer c’est encore plus stimulant. Il faut trouver des espaces où les jeunes filles vont apprendre cela autant que les garçons le font.

Q : Vous avez mentionné que vous ne disiez jamais non, pouvez-vous nous expliquer cette philosophie ?

R : Ça, c’est très très important. Il y aura tout le temps des gens qui vont nous dire non. Si je pense que je peux faire quelque chose et que j’en ai envie, je ne vais pas me dire non à moi-même. Je vais laisser ça à d’autres. Il ne faut pas en premier se dire non et s’empêcher d’avancer dans la vie parce qu’on n’a pas la confiance en soi. Si vous êtes claires par rapport à votre mission personnelle, vous allez réussir. Peut-être pas du premier coup ! On apprend ça en science parce que ce n’est pas la première fois que l’on fait notre expérience qu’on a les résultats désirés. Souvent, il faut refaire et peaufiner. Il y a des gens qui vont nous dire non, mais il ne faut pas que ce soit nous. Ne pas se dire non, ça veut dire faire les choses pleinement avec passion et intensité. Il faut s’engager.

Q : Avez-vous déjà pris part à des manifestations / pris position sur des enjeux touchant la condition féminine ? Qu’est-ce que vous pensez des différentes politiques mises de l’avant par l’université contre la discrimination et le sexisme ?

R : Je ne crois pas avoir pris part à une manifestation. J’ai beaucoup travaillé mon féminisme par rapport à mes actions dans mon quotidien, dans mon entourage et ce que je fais. Je l’exprime par mon engagement dans les échanges et en accompagnant les étudiants. Par rapport à nos politiques, je crois qu’elles sont claires. Cette semaine, le Conseil d’administration a approuvé la politique pour contrer les violences à caractère sexuel. On est très fiers ! Je le sens, sur le campus, que l’on veut être une université où on peut vivre ensemble de façon saine. On ne tolère par les inégalités. Il faut toujours continuer à travailler, notamment sur nos campagnes sur le respect. Je pense que l’on va faire avancer la condition de la femme avec les hommes. Ça, c’est important ! Je sens que sur notre campus, ce n’est pas un clivage et qu’il y a une unité. Il faut la conserver et continuer d’y travailler.

Q : Comment compter vous améliorer la condition féminine sur le campus ?

En étant très alerte pour identifier des situations qui sont préoccupantes et en faisant avancer la condition de tous. En ce moment, plus de femmes sont inscrites à l’université que d’hommes. Il y a encore des défis concernant le leadership scientifique. On doit avoir des femmes professeures qui vont prendre le rôle de leader scientifique. On n’a pas le même ratio à ce niveau-là que l’on a pour le ratio femmes-hommes professeurs. C’est un défi que l’on cherche à régler avec différentes façons, solutions. Il faut offrir des conditions favorables pour que cela arrive. Il faut toujours se demander s’il y a des choses que l’on pourrait mieux faire et si on répond aux enjeux. On a maintenant une responsable de l’équité et de la diversité de l’inclusion aux ressources humaines qui se penche sur ces questions et qui nous aide. Également, la politique des étudiants parents s’en vient. C’est une façon d’aider, en particulier, les femmes qui sont aux études. Elles ont souvent des conditions de vie plus précaires avec des jeunes enfants. C’est un des projets sur lesquels nous allons travailler de façon plus particulière.

Q : Quel conseil souhaiteriez-vous donner aux étudiants de l’université ?

R : Nous devons travailler à développer un monde qui est plus sécuritaire, qui est plus sain, plus inclusif et plus équitable. Cela passe par la diversité, par l’ouverture et le respect. Les universités, on peut être des exemples pour la société. Intéressez-vous à ces questions humaines, humanitaires. Posez-vous les questions : est-ce que j’ai un comportement acceptable aujourd’hui ? Revisitez vos comportements. Appellent-ils à un meilleur vivre ensemble et nous aident-ils à grandir comme société ? On a besoin de votre leadership. Vous sortez avec un bagage de connaissance et d’énergie. Vous avez vécu dans un milieu universitaire qui a cherché à vous conscientiser par rapport à différentes choses, notamment l’égalité homme femme. À notre vie collective, portez ce message-là. Faites évoluer la société. On a besoin de votre génération. Elle a déjà fait de grandes choses et elle ne fait que commencer dans le milieu professionnel. Je pense que votre génération est une génération qui fera beaucoup de choses. Il faut s’engager.