Le féminin doit prendre sa place. Le professeur Mustapha Bettache, du Département de relations industrielles, en fait son cheval de bataille : adieu le masculinisme lexical, vive la féminisation !

Dans la langue française, le générique est masculin. Selon l’Office québécois de la langue française, les règles grammaticales sont toujours les mêmes : le masculin est utilisé pour désigner l’espèce sans faire la distinction du sexe.

C’est précisément le paradigme que souhaite renverser M. Bettache. « Parler au masculin dans mon plan de cours quand le plus grand nombre dans ma salle de classe sont des étudiantes, n’est-ce pas aberrant ? », questionne le professeur. En ce sens, il a lancé l’initiative de féminiser ses plans de cours.

Dans le plan du cours Intégration des connaissances en relations industrielles dont Impact Campus a obtenu copie, M. Bettache emploie notamment le nom « étudiante » plutôt que sa version masculine pour désigner ses lectrices en majorité. Il prend soin d’inclure une note en bas de page qui précise qu’il ne s’agit pas d’une « discrimination de sexe ».

L’Université d’Ottawa a adopté au début des années 90 un règlement de neutralisation et de féminisation des textes. Ce règlement indique que la féminisation des textes permet de refléter la place de la femme dans la société et écarte l’utilisation du masculin pour renvoyer aux deux sexes.

Le projet de M. Bettache va encore plus loin. Il souhaite un réel renversement des relations hommes-femmes. « Si on assiste à un renversement des proportions hommes-femmes dans les baccalauréats […], il faudra renverser nos idées aussi », exprime Chanel Garceau, présidente de l’Association générale des étudiants et étudiantes en relations industrielles de l’Université Laval (AGÉRIUL).  

Un projet que remet en question Annie Grégoire-Gauthier, membre du Comité Femmes de l’UL : En utilisant « un féminin générique, le même problème apparaît, fait-elle valoir. Un des deux sexes disparaît et pour moi ce n’est pas une solution. Au contraire, l’idée c’est de faire apparaître les deux sexes ».

Le masculin est utilisé pour alléger le texte

Selon le professeur, la règle grammaticale qui masculinise les textes est « l’expression d’une domination phallocratique très ancienne ». Le professeur y voit même un cas de « sexisme grammatical ».

« C’est tellement ancré dans les esprits que le masculin doit l’emporter », dénonce Chanel, qui estime que cette technique n’a pas sa raison d’être. Elle ajoute que de voir le pronom « elle » dans un plan de cours n’est pas usuel et qu’il s’agit d’un moyen pour faire réagir. L’utilisation du genre féminin permet de soulever l’attention et d’amener le débat.

« Je crois personnellement qu’il faut frapper les esprits, et féminiser contribue à éloigner l’écriture sexiste si l’on peut s’en servir comme on le fait pour la masculinisation », ajoute M. Bettache. Son objectif est de substituer au masculinisme grammatical une liberté où l’écrivain est libre de choisir le genre qu’il souhaite employer. « Question de ne pas se laisser enfermer dans la formule discriminatoire qu’est la masculinisation dans l’écriture », conclut-il.

De son côté, Annie Grégoire-Gauthier voit cette mesure comme une opportunité de soulever le débat sur la place des femmes, mais elle n’appuie pas la solution. Selon elle, la démarche du professeur invisibilise de nouveau un autre sexe plutôt que d’inclure équitablement les deux. Elle ajoute qu’il s’agit peut-être d’un faux débat, alors qu’un problème plus préoccupant encore survient : celui du contenu des plans de cours. « Le fait qu’on ne fait lire que des auteurs hommes », entre autres, qu’elle considère plus important dans le milieu universitaire.

Un pas vers l’équité

M. Bettache observe une tendance lourde de domination entre les sexes. Celle-ci se reflète jusque dans la littérature universitaire, où les femmes n’occupent pas une place égale à celle des hommes.

Les deux universitaires conviennent que la rédaction épicène, qui combine l’utilisation des deux genres, est un pas dans la bonne direction. « C’est un geste de plus vers l’équité », reconnaît Chanel. Elle nuance en ajoutant que la première étape consiste à reconnaître qu’un problème existe.

Le recours à l’utilisation d’un pronom neutre est une visée idéale, selon Mustapha Bettache et Chanel Garceau. « Il n’y a pas seulement que deux sexes », mentionne Chanel, qui souligne que la grammaire écarte les communautés transgenre et transsexuelle. Un pronom non genré « attiserait la crise identitaire » de ces individus.