Frédéric (Frédéric Lemay) a 17 ans, avec Odile (Pascale Renaud-Hébert) et Wilson (Jonathan Saint-Armand), il veut sortir de la vie qu’il n’a pas choisie. Puis Frédéric a 25 ans, il va mourir d’ici peu : un cancer des os qui est sur le bord de l’achever. Au soir de sa vie, il refuse de parler à ses parents, de mourir dans leur langue, celle qui pour lui n’a aucun sens. Pour qu’il y ait un début à votre langue, une pièce mise en scène et écrite par Steve Gagnon, est présentée jusqu’au 25 janvier au Théâtre Périscope.

Par Emmy Lapointe, cheffe de pupitre aux arts et à la culture

« C’est comme ça qu’il faut être heureux »
Steve Gagnon est, à mon avis, l’une des plus belles voix littéraires du Québec (Je serai un territoire fier et tu déposeras tes meubles est à se fendre le cœur). Il peut être la lame qui tranche la peau, puis la virgule d’après, être le fil qui la recoud. La pièce d’hier n’y fait pas exception. C’est un texte puissant, d’une poésie brutale qui arracherait n’importe quel corps. Je crois seulement qu’on a peut-être mis le projecteur sur le mauvais symbole de résistance.

Pour être franche, ce que j’ai trouvé le plus violent dans la pièce, ce n’est pas le portrait de la société dressé par Frédéric, mais plutôt sa réponse face à tout ça. Je l’ai trouvée, pour ainsi dire, méprisante. Il faut dire les choses comme elles sont, Frédéric est un privilégié. C’est un homme blanc, probablement hétérosexuel, né dans une famille financièrement aisée, mais il ne semble conscient d’aucun de ces éléments. Tout ce qu’il fait, c’est cracher aux visages d’autrui son incapacité à trouver un sens à sa vie et assumer que les autres autour de lui n’en ont pas trouvé. Évidemment, dans la pièce, ça crève les yeux que ses parents et ses grands-parents sont malheureux, mais je crois qu’il faut faire attention avec ce genre de propos. Ça donne l’impression d’une voix narrative (qu’on a du mal à dissocier de l’auteur de la pièce) un peu paternaliste qui dirait « vous n’avez rien compris, vous êtes asservis, venez, je vais vous montrer comment vivre ».

Frédéric a l’air de résister, mais par son silence, il est celui qui a baissé les bras, bien plus que sa mère (Nathalie Mallette) ou que sa grand-mère (Linda Laplante). Elles ne parlent peut-être pas de poésie, ou de terres à défricher, mais elles parlent, elles n’arrêtent pas de le faire, elles essaient de s’accrocher. Et même si ce n’était peut-être pas les intentions de l’auteur d’inverser les symboles de résistance, reste qu’il les a écrits ces deux personnages-là, qu’il leur a donné une substance.

Du sable sur les yeux
La mise en scène avait quelque chose d’aride, mais une aridité prévue et nécessaire. Le décor d’une précision chirurgicale, l’utilisation du micro apportant une strate narrative supplémentaire, la magistrale musique d’Uberko : tout est là, sec, chaud, mais ironiquement fertile. Le seul aspect dont je ne suis pas certaine, c’est d’avoir choisi de jouer la pièce sur deux côtés. Les comédien.es devaient livrer avec un débit assez phénoménal certaines parties du texte, et le fait qu’ils/elles nous faisaient parfois dos n’aidait pas à la compréhension de celui-ci.

La performance de Nathalie Malette, comme plusieurs autres morceaux de la pièce, perce le cœur et tire les larmes.

« Je veux t’apprendre au complet pour te raconter par cœur. »

Crédits photo : Dylan Sheper