Encore plus méconnue du grand public que l’art électronique, la littérature hypermédiatique, 20 ans après ses débuts dans la toile, reste une curiosité qui intéresse principalement les chercheurs en littérature. Pourtant, avec son interactivité, ses ramifications visuelles et sonores qui caractérisent l’art multidisciplinaire, la littérature sur le Web (puisque c’est de cela qu’il s’agit) constitue une créature propre à interpeller les hyperactifs, les technofreaks ou les amateurs d’arts médiatiques, et à les attirer dans le giron des lettres grâce à des formes innovantes. Qui a dit que tout a été fait?

Dans cette masse mondialisée, multilingue et sans fin que constitue Internet, ce puits infini d’information – et de création –, il est possible de faire son chemin en commençant local, avec une nouvelle revue de littérature hypermédiatique québécoise, bleuOrange. Dirigée par Bertrand Gervais et Annick Bergeron, du laboratoire NT2 (Nouvelles technologies, nouvelles textualités) de l’UQÀM, bleuOrange n’en est encore qu’à un numéro, disponible (gratuitement jusqu’à preuve du contraire) au revuebleuorange.org depuis quelques mois déjà. On y trouve des œuvres hypermédiatiques de langue française, originales ou traduites.

Étonnamment, même si l’espace Web est sans limites –contrairement aux revues papier–, le premier numéro de la revue propose six œuvres d’une ampleur plus ou moins modeste, qui n’en sont pas moins intéressantes. Si on se demande ce que Rame, de Nick Montort, gagne de substantiel à se lire sur écran plutôt que dans le confort de votre lit, Ruptures, de Sébastien Cliche (l’auteur de Principes de gravité, superbe œuvre hypermédiatique), et Discours populaire sur la violence, de la vedette littéraire du cyberespace Annie Abrahams, valent le détour.

Ruptures présente deux brèves nouvelles «modulaires et aléatoires», selon les mots de son auteur. Les extraits de texte et les images vibrantes s’y succèdent de façon différente à chaque visionnement, exploitant les potentialités du texte comme jamais un livre relié ne permettrait de le faire. D’une facture relativement «classique» par rapport à ce qui se fait déjà dans cette littérature en émergence, l’œuvre présente une qualité littéraire qui est parfois occultée par d’autres créations du genre, purement conceptuelles.

Quant à Discours populaire sur la violence, il se situe dans la foulée du travail de longue haleine d’Annie Abrahams, qui fait sa marque en explorant sur son site Internet les possibilités de l’écriture collective et amateur, dans une entreprise socio-littéraire de grande envergure. Il s’agit de la représentation en direct d’une expérience d’écriture collective, les internautes répondant à la question «C’est quoi la violence, comment réagir, quoi faire contre?» Leurs réponses, celles qui s’ajoutent, sont effacées, dessinent un texte en constante transformation, grouillant des morceaux hétéroclites, passagers, qui forment une représentation éclatée du monde globalisé.

Si bleuOrange offre des objets d’observation aux littéraires et fait un débroussaillage qui pourra intéresser les néophytes, une lacune s’observe parfois dans l’esthétique des œuvres, qui ne sont pas «écrites» par des plasticiens. Elles n’accrocheront peut-être pas le lecteur moins porté sur la réflexion espace-temps, technologique, qui devrait se rabattre sur des sites comme Dreaming Methods (www.dreamingmethods.com, en anglais), une boîte à surprises géniale où l’on peut naviguer des heures et des heures.

Cela dit, longue vie à bleuOrange et ses morceaux choisis du monstre Web, en souhaitant que votre clic fasse sortir la création des laboratoires! Virtuellement, bien sûr.