Le moment était beau, le symbole était fort. Deux ans et un jour après la mort de Leonard Cohen, les Ballets Jazz de Montréal (BJM) s’amenaient enfin à Québec avec Dance Me, hommage dansé à l’œuvre de l’immense poète. La salle Louis-Fréchette était presque comble et le public ravi. Pourtant, la performance laisse un goût d’inachevé…

Détenteurs exclusifs des droits sur l’œuvre de Leonard Cohen pour cinq ans, les BJM ont créé Dance Me à Montréal en décembre 2017, avant de tourner un peu partout au Canada. Trois chorégraphes de renom – Andonis Foniadakis, Annabelle Lopez Ochoa et Ishan Rustem – ont donné forme au spectacle, dans une mise en scène d’Éric Jean et d’après une idée de Louis Robitaille. Un projet ambitieux, impatiemment attendu – d’abord et avant tout, évidemment, pour les textes et les musiques de Cohen, qui fournissent au spectacle sa matière première. La majorité des nombreux spectateurs s’étaient déplacés pour lui – c’est aussi, avouons-le d’emblée, notre cas.

Décousu et morcelé

Photo: Courtoisie, Thierry Dubois Cosmos Image

Alors, qu’en est-il ? L’objet est finement travaillé, cela ne fait aucun doute ; minutieusement poli. Un peu lisse, aussi, un peu vain, malgré de beaux éclats et un splendide écrin. La continuité dans la musique et les projections scéniques – on ne compte pour ainsi dire aucun temps mort dans l’œuvre de près de 80 minutes – ne parvient pas à compenser l’absence de fil conducteur ou de lien « narratif ». Il ne suffit pas de ramener à tout moment l’image émouvante, mais éculée, de l’homme au chapeau et au complet sombre, posés sur un éphèbe athlétique comme sur un mannequin, pour faire revivre Cohen. Encore moins pour le revisiter, le relire pour lui faire dire autre chose autrement, par le mouvement des corps.

Le premier tiers du spectacle, notamment, pèche par son caractère éclaté, décousu, morcelé : les numéros dansés se succèdent comme autant de vidéoclips isolés. Il faut attendre les chorégraphies de la seconde portion du spectacle (introduite par une Everybody Knows remixée, inquiétante et syncopée) pour atteindre un plus haut degré de cohérence formelle. Le tout est peut-être plus racoleur – on pourrait aussi risquer, en osant la contradiction : moins convenu –, mais certainement plus immersif, plus engageant. On se souviendra longtemps à ce titre de Tower of Song, livrée sur fond de cliquettements de machine à écrire alors que seules les jambes des treize danseurs et danseuses, couchés à l’arrière de la scène, sont visibles.

Il est toutefois évocateur que le numéro le plus marquant du spectacle soit celui qui comporte la chorégraphie la plus simple – simplicité qui confine ici à l’absence apparente. La toujours magnifique So Long, Marianne, chantée avec un splendide dénuement par l’une des artistes, sur fond de guitare, était ainsi d’une rare puissance. Belle idée aussi d’intégrer à la performance la lecture de la lettre adressée par Cohen à sa muse Marianne Ilhen, morte quelques mois avant lui. Difficile de ne pas verser quelques larmes. Le même principe sera répété, avec moins de succès, avec l’incontournable Hallelujah. C’est beau, mais convenu.

Au service de Leonard Cohen

Pour le reste, saluons quelques choix plus risqués – notamment la part belle faite à des chansons moins connues (Here It Is, Boogie Street) ou plus récentes. Ces dernières ont d’ailleurs été servies par les chorégraphies les plus fortes, en particulier sur Nevermind et It Seemed the Better Way. La palme de la meilleure séquence dansée revient sans doute aucun à Suzanne, d’une formidable sensualité et d’une grande douceur.

À l’arrivée, force est d’admettre que la création des BJM, malgré l’émotion dont elle finit par nous envelopper, est presque totalement éclipsée par son matériau : c’est Cohen, encore et toujours, qui ressort, avec sa voix inoubliable et ses mélodies trop souvent sous-estimées, magnifiées par le travail sonore. Sur la longue liste des artisans de ce Dance Me, c’est à Martin Léon et Alexis Dumais, absolument impeccables à la direction et à la conception musicale, qu’on a envie de lever notre chapeau. Ce qui est le signe évident d’un échec partiel. Dommage.