Ils étaient une quarantaine d’écrivains, de libraires et d’éditeurs québécois à s’être déplacés en Haïti, en mai dernier, partis à la rencontre de cette autre grande culture francophone d’Amérique. Une expérience marquante, qui a donné naissance à un livre, Bonjour voisine, atterri la semaine dernière sur nos étagères. Marie Hélène Poitras, directrice de la publication, nous parle de cette gestation effervescente.

Nathan Murray

C’est dans le cadre des Rencontres québécoises en Haïti, organisées du 1er au 8 mai dernier par la maison d’édition Mémoire d’encrier, afin de souligner ses dix ans d’existence, qu’une véritable « délégation » du milieu des lettres québécois est débarquée à Port-au-Prince, avide de découvertes et de partages. L’écrivaine Marie Hélène Poitras, jointe au téléphone à sa résidence, était du voyage. C’est avec émotion qu’elle se remémore cette expérience : « Ce qui me vient à l’esprit lorsque je repense à ce séjour, ce n’est pas la misère, mais la beauté, la vivacité. On était un peu envoûtés, comme ensorcelés par les brumes vaudou. » Pendant huit jours, gens de lettres québécois et haïtiens ont eu l’occasion d’échanger, alors que Marie Hélène Poitras et ses compagnons visitaient écoles et centres d’art, apprivoisant une nouvelle façon d’appréhender la culture. « Malgré les difficultés, ils ont cette certitude que l’art, l’éducation, c’est précieux », se rappelle la récipiendaire du prix France-Québec 2013.

De retour d’Haïti, Marie Hélène Poitras éprouve le désir de « nommer la densité », de partager l’expérience vécue lors des Rencontres québécoises. Le projet mûrit rapidement. Elle en parle à des éditeurs. Des écrivains, tant du Québec que d’Haïti, sont contactés. Bonjour Voisine prend forme. « Je m’attendais à quelques contributions, je voulais rassembler quelques textes pour le numéro spécial d’une revue, par exemple. Mais tout le monde s’est montré emballé, et nous voilà maintenant avec ce beau livre, ce gros livre de plus de 500 pages, qui rassemble 51 contributions ! Ceux qui ont fait le voyage ont écrit en revenant, encore imprégnés de leur séjour », explique l’écrivaine, enthousiasmée. Le tout s’est déroulé dans une certaine effervescence, puisque le recueil devait être prêt pour le Salon du livre de Montréal, qui se déroulera du 20 au 25 novembre. Haïti sera en effet à l’honneur lors de cette édition 2013, et une dizaine d’écrivains haïtiens ayant contribué à Bonjour voisine seront présents. Le lancement officiel de l’ouvrage aura d’ailleurs lieu le 20 novembre, au tout début du salon.

Marie Hélène Poitras, qui a rassemblé les divers textes, parle du livre avec fierté. La réalisation, il faut le souligner, est impressionnante : le lecteur, dans le même ouvrage, voyage en effet de la poésie à la prose, et a l’occasion de lire certains grands noms de la littérature haïtienne, comme Lyonel Trouillot et Frankétienne, ou de retrouver des écrivains bien connus au Québec, à l’image de Danny Laferrière. « On danse une sorte de tango croisé », image celle qui a tenté de répartir les textes de la manière la plus harmonieuse possible, « en vagues, un peu comme dans un album », et qui déclare avoir voulu « mettre des baumes après les plaies ». En résulte, pour reprendre les mots de Rodney Saint-Éloi, l’éditeur de Mémoire d’encrier, « une arme de diffusion massive de tendresse et de convivialité ».

Marie Hélène Poitras récipiendaire du prix France-Québec

C’est à une écrivaine comblée que nous nous sommes adressés. En plus du projet Bonjour voisine, Marie Hélène Poitras a en effet eu le grand bonheur de recevoir le prix France-Québec à la fin du mois d’octobre, pour son roman Griffintown, paru aux éditions Alto. Ce « western contemporain », qui met en scène les cochers de la ville de Montréal, a été inspiré par l’expérience de l’auteure dans l’univers des calèches de la métropole. « J’y ai rencontré des personnages qui attendaient d’être saisis au vol », souligne celle qui a rejoint le cœur de quelque 600 lecteurs français, après avoir été sélectionnée par un comité formé de professionnels issus du milieu du livre. « Je sentais mon cœur battre très fort lorsque j’ai appris la nouvelle, j’étais tout excitée. C’est toujours difficile de voir les choses arriver, et le milieu français est un marché très dur à percer », précise l’écrivaine, qui songe maintenant à se plonger dans le monde des jockeys et des hippodromes. Quant à Griffintown, fort de ce prix, il prendra d’assaut les libraires de France au mois de mars 2014.