Quand la pluie s’arrêtera inaugure avec éclat la saison hivernale du Trident. Frédéric Blanchette a assumé à la fois la mise en scène et la traduction du texte largement primé de l’Australien Andrew Bovell. L’immense fresque familiale, se dépliant sur huit décennies et sur deux continents, relève du tour de force. 

L’ambiance de Quand la pluie arrêtera est brumeuse, dirait-on. Les personnages geignent contre une pluie qui paraît éternelle, et le spectateur peine à discerner les contours de récits qui s’entrecroisent. Il y a celui d’un homme qui s’est dérobé à son rôle de père et celui d’une femme dont la raison est fragmentée. Celui d’une intellectuelle confinée à la sphère privée craignant les comportements de son mari à l’extérieur, et puis celui d’un jeune homme en quête de repères identitaires. L’opacité des liens qui unissent les personnages entre eux cède éventuellement à un portrait final éclatant. Celui-ci ne saurait se résumer à la somme de chacune des pièces de ce casse-tête reconstitué. 

L’ambiance est à l’urgence, en outre, alors que la fin du monde semble poindre. À cet effet, de multiples références à la raréfaction des ressources, aux eaux montantes du Bangladesh et aux mouvements de populations conséquents jettent une douche froide sur le spectateur. C’est que le propos de la pièce fait – sinistrement – écho aux nouvelles véritables que nous renvoient les journaux. Or, les contours de ce qui paraît essentiel se dessinent-ils mieux lorsque la fin – celle du monde, celle d’une relation – est imminente ? 

Des récits qui s’entrecroisent 

Une sorte d’écran de fumée se dresse ainsi face au spectateur, livré à un chassé-croisé énigmatique entre les personnages. Des gestes sont reproduits et les mêmes paroles sont répétées par certains, pourtant rattachés à des époques différentes. Le spectateur tente de discerner les liens mystérieux qui unissent les personnages les uns aux autres, et cette reproduction de gestes et de paroles participe de cette filiation occulte. 

Le décor est, somme toute, simple, mais efficace. Il constitue un lien supplémentaire entre les générations, car si les époques et les lieux pivotent au fil de la pièce, celui-ci demeure pratiquement intouché. Une frange de cordes tendues à l’arrière de la scène incarne littéralement l’expression il pleut des cordes. 

Quant aux acteurs, la qualité de leur jeu s’intègre avec brio dans ce quadrillé narratif. Un vibrant assaut est d’abord lancé par Normand D’Amour, un homme au passé en lambeaux, désarçonné lorsque son fils tente de rappliquer dans son existence solitaire. Véronique Côté et Christian Michaud, acteurs chouchous de Québec s’il en est, forment une magnifique paire jusqu’à ce que le visage de ce dernier se décompose. La grande Paule Savard désarme lorsqu’elle reçoit un appel téléphonique, bouleversant, du bout du monde. 

Un legs environnemental et familial 

Il existe, en psychothérapie, une conception des familles comme étant des constellations. La thérapie repose sur le recensement des membres et sur la clarification des liens entre ceux-ci. Les patrons familiaux actuels, suppute-t-on, ont été façonnés par les générations antérieures. Si Quand la pluie s’arrêtera est plantée dans un environnement en perdition, c’est pour mieux illustrer cette idée de bagage filiatif. La pièce questionne sur le legs d’une génération à l’autre – qu’il s’agisse de drames humains ou d’environnements saccagés. Le thème de la destruction de l’environnement n’est ainsi pas abordé frontalement ni de manière didactique. La morale n’est, pour ainsi dire, faite à personne. On mesure cependant toute l’accumulation de drames familiaux au creux des êtres inscrits dans une même lignée. 

Le titre de la pièce, consciencieusement conjugué au futur, implique qu’on débouchera sur autre chose. Mais sur quoi donc? Qu’adviendra-t-il du monde actuel? De multitudes réponses sont possibles.  

D’aucuns craindront la pesanteur de la pièce. Ils doivent toutefois savoir qu’elle est farcie de quelques blagues judicieusement insérées. Déferle alors un rire dans l’enceinte du Trident. Ces pauses salutaires permettent de mieux se réinvestir dans l’intrigue. Quand la pluie s’arrêtera est à voir.