Un peu plus d’une semaine avant le jour du scrutin américain avait lieu la première de la pièce Les marches du pouvoir, présentée au théâtre La Bordée. Pour l’occasion, les membres de la production accueillaient Beau Willimon, auteur de la version originale de la pièce (Farragut North) qui a aussi été adaptée au grand écran en 2011 (The Ides of March).

La pièce met en scène David Bellamy (brillamment interprété par Charles-Étienne Beaulne), un jeune relationniste de 25 ans déjà respecté dans la sphère politique états-unienne. Alors qu’il travaille à faire élire le gouverneur Morris, un démocrate, comme candidat aux élections présidentielles, une proposition venant du camp adverse risque de lui coûter sa réputation et sa carrière.

En conférence de presse, Monsieur Willimon s’est dit honoré que sa pièce continue d’être jouée ailleurs. « C’est un beau cadeau de voir que quelque chose que tu as écrit à 26 ans, alors que tu n’avais encore rien écrit, continue d’être en vie ». Parallèlement, l’auteur s’étonne de constater comme « le monde a à la fois changé, tout en restant le même » depuis qu’il a écrit la pièce en 2004.

Le dramaturge s’est lui-même impliqué en politique, notamment dans la campagne d’Hilary Clinton de 2000 qui s’est soldée par son élection comme sénatrice de l’État de New York. C’est cet univers sans-pitié qu’il dépeint dans Les marches du pouvoir. Selon l’auteur, certains aspects de la politique et de son œuvre étaient, et demeurent, universels. On y voit comment « la soif du pouvoir, […] et la dissolution de la moralité, lorsque le pouvoir devient quelque chose de tangible, sont plus présentes que jamais ». Ces caractéristiques de la politique aux États-Unis sont incarnées par David. Sur scène, Charles-Étienne Beaulne rend efficacement cette tension entre loyauté et pouvoir qui habite son personnage.

La traduction en « français national »

En conférence de presse, le dramaturge s’est permis de poser une question aux architectes de la mouture québécoise de Farragut North. L’auteur, s’excusant d’abord de ne pas pouvoir s’exprimer en français, s’intéressait au travail de traduction nécessaire pour parvenir à cette « version unique de la pièce ».

Le traducteur David Laurin accorde une certaine importance à la proximité des États-Unis par rapport au Québec. Selon lui, qu’elle soit géographique ou culturelle, elle influence le ton qui est donné à la version québécoise du texte. « La version française en France serait différente, assurément », estime-t-il. L’utilisation des sacres et des anglicismes a aussi été discutée. « Certains mots anglais sont toujours là, car on les utilise dans le français québécois », a ajouté David Laurin. En effet, il est resté tout à fait fidèle à l’utilisation des anglicismes dans le vocabulaire utilisé couramment au Québec, en plus d’y intégrer des mots qui y sont spécifiques.

Pour l’acteur Charles-Étienne Beaulne, cette proximité a une incidence sur son jeu et celui des autres comédiens. « Contrairement aux Français, nous sommes plus « sanguins ». En ce sens, je pense que notre façon de jouer est très près de la vôtre. C’est vraiment facile de se rapprocher du personnage », a-t-il confié à l’auteur. Ses dires sont confirmés par sa performance. Dans une scène qu’il partage avec Jean-Sébastien Ouellet, qui interprète le directeur de la campagne du gouverneur Morris, les deux comédiens semblent tellement habités par l’intensité de leur personnage qu’on peine à les comprendre par moments. Malgré cela, la performance des acteurs sert assurément les propos originaux de l’auteur.

L’homme derrière la grande machine politique

La metteure en scène Marie-Hélène Gendreau et Beau Willimon, aussi scénariste de House of Cards, semblaient s’accorder sur l’importance de sentir le rythme que l’être humain apporte à une production théâtrale. M. Willimon parle du théâtre comme d’un médium qui a pour mandat de mettre en valeur l’humanité d’une œuvre. « La compréhension du théâtre n’est pas basée sur le montage, la musique, la lumière, les effets spéciaux […], elle est fondamentalement axée sur le comportement humain dans le temps et dans un espace commun. Ce qu’on essaie d’obtenir, c’est ce qui fait véritablement battre le cœur humain », assure-t-il.

Quant à elle, Marie-Hélène Gendreau ne souhaite pas s’inscrire dans les tendances théâtrales du moment. Dans cette même volonté de rendre toute son humanité au théâtre, l’idée d’ajouter une batterie à la mise en scène, selon elle, aide le spectateur à sentir « l’humain qui pulse » derrière la trame de la pièce. Lors des changements de décors, l’instrument assure de faire perdurer le rythme pulsionnel de la pièce malgré les temps d’arrêt.

Elle souhaite que le public perçoive la « machine politique » derrière le spectacle que nous offre les élections. Après tout, comme le disait madame Gendreau, cette machine « est menée à bout de bras par des hommes et des femmes », par des stratèges politiques comme David Bellamy qui s’activent dans les coulisses du pouvoir.