Dimitri Nasrallah est un auteur libanais, né à Beyrouth pendant la guerre civile. Ses deux premiers romans racontent l’exil d’un père et de son fils vers le Canada. Son dernier roman, Les Bleed, sorti chez les libraires le 28 août dernier, est un thriller doublé d’une satire politique où l’on suit les personnages de Vadim Bleed et son père Mustafa Bleed.  

L’histoire commence et nous sommes à la veille de l’élection dans le pays fictif de Mahbad. Cette élection semble écrite d’avance, étant donné que le pays, depuis sa fondation en 1964, est une dictature de père en fils, mais le jour de l’élection, des manifestations éclatent en plein centre-ville où l’on dénonce la mainmise du pouvoir en place. Vadim Bleed, le fils, est président depuis cinq ans, il est originalement un champion de course. Précédemment, c’était son père et son grand-père donc, qui étaient au pouvoir depuis une cinquantaine d’années. 

Le contexte des oeuvres 

Nasrallah, ayant été élevé en pleine guerre civile au Liban, a connu évidemment des dictatures, du terrorisme, de la haine, de la violence, et ça a, d’une certaine manière, influencé l’auteur à écrire des romans avec une forme d’engagement politique. Ses deux premiers romans, Blackbodying et Niko, racontent l’histoire d’un père et de son fils qui fuient la guerre et s’exilent vers le Canada. C’est fascinant de voir comment les origines d’une personne peuvent façonner son être et ses valeurs. 

Une forme originale 

Dans Les Bleed, l’auteur y va d’une forme originale pour écrire son roman. À chaque chapitre, on suit un narrateur différent, soit Vadim Bleed, le fils, ou encore Mustafa, qui, malgré qu’il se soit retiré de sous les projecteurs, continue d’occuper une place importante dans l’échiquier politique. Le soir de l’élection, Vadim, au lieu d’être chez lui à attendre les résultats, comme on s’y attendrait d’un chef de parti d’une campagne électorale au Québec, par exemple, se paye la grosse vie dans son jet privé et dans un club de gens huppés dans un pays d’Europe de l’Est. On assiste à une double intrigue tout le long du roman, c’est très intéressant à ce niveau-là.  

On retrouve également dans le livre des chapitres qui sont des articles du journal La Nation, journal d’état de Mahbad, et également un blogue qui s’appelle Transfusion sans gain écrit par Kaarina Faasol, une ardente résistante du régime des Bleed. Ça nous permet évidemment de voir l’histoire sous différents points de vue, ce qui est également accrocheur. 

Double ton 

Le ton du roman est aussi très fascinant. Autant on peut se sentir dans un grand thriller politique, avec le blogue contestataire de Kaarina Faasol, entre autres, qui, sous une dictature, est généralement dangereux pour la vie de l’auteur. Des fois, certaines actions des deux personnages principaux nous font rire jaune tellement c’est ridicule. On a vraiment affaire à une république de bananes, où le président se drogue à coup de lignes de cocaïne, s’achète des Porsche comme bon lui semble, n’a jamais fait de politique avant d’être président.  

Nasrallah a une belle façon d’interpeller le lecteur, les narrateurs y vont souvent de confidence comme: « n’achetez pas de jet privé à vos enfants le jour de leur 16 ans », ou encore « j’aime bien me ressourcer en regardant par le hublot de mon jet privé », comme si c’était un plaisir tout simple de la vie accessible à tout le monde. C’est dans ces moments que la satire politique du roman se fait sentir.  

Linconnu 

Un dernier aspect qui mérite qu’on s’y attarde est l’idée de l’écrivain de nous mettre devant l’inconnu, de donner au lieu dans le roman des noms inexistants, pour laisser le loisir au lecteur de s’imaginer dans quel pays du monde on pourrait se retrouver s’il s’agissait d’une histoire vraie. On est évidemment porté à penser rapidement que l’on se trouve dans un pays du Moyen-Orient ou d’Afrique (ce qui est très fort probablement le cas), étant donné la violence dans les émeutes entre les forces de l’ordre et les citoyens, ce qu’on retrouve dans une très moindre mesure dans les pays occidentaux, la dictature présente depuis longtemps, le nombre de gens assassinés par l’État et forcés à l’exil qui se comptent en plusieurs milliers, mais certains aspects nous rappellent par exemple certains événements qui se sont déroulés dans des pays plus développés: envoyer l’armée contre la population peut rappeler la Crise d’Octobre au Québec, où de voir un homme qui n’a jamais fait de politique devenir président tout d’un coup, ça ne vous rappelle pas un certain voisin du Sud?  

Les Bleed est un roman avec un fond très passionnant, une satire politique doublé d’une ambiance très angoissante à certains moments qui bénéficie d’une forme qui tient le lecteur en haleine.