Mal de mère

 

C’est le cœur qui meurt en dernier
Robert Lalonde

Éditions du Boréal

 

À la Villa Soleil, dit « le mouroir », l’auteur visite sa mère mourante. À côté du pot d’orangeade que l’infirmière de garde remplit constamment, il lui remémore des souvenirs de son enfance à lui, de ses années vertes à elle, de leur vie familiale brouillée. Tous deux ne peuvent se résoudre à oublier, l’une, les détails infimes d’une existence longue de presque un siècle, l’autre, une enfance qui s’achève au chevet d’une mère malade. Raconté par bribes de souvenirs, un peu comme on feuillette l’album photo d’une vie achevée, le récit nous fait voyager dans le temps perdu d’une relation mère-fils désordonnée. On y voit l’auteur, sans doute au temps présent, qui, en racontant à sa mère l’ancien temps par épisodes, fait revivre le passé. À travers les grands ménages du printemps, les soirées avec la parenté, les répliques acerbes et leur difficile complicité, il lui parle d’elle, lui parle d’eux avec une tendresse résignée. Après le départ, après l’exil, le fils revient à celle qui l’a mis au monde pour mieux percer à jour son paradoxe.

Robert Lalonde, auteur du Petit Aigle à tête blanche et, plus récemment, d’Un jour le vieux hangar sera emporté par la débâcle, nous livre dans son dernier opus un récit humain, une ode à sa mère disparue. Il nous la présente sous toutes ses facettes, tel qu’il la percevait. Elle est tantôt jeunesse « au sourire de vedette » pour qui la vie est remplie de promesses, tantôt mère et épouse anxieuse et explosive, tantôt rêveuse à la langue bien pendue, tantôt vieillarde à qui la mémoire n’a jamais failli. Dans ses multiples âges, elle reste authentique, imprévisible, forte. Au gré de la nostalgie « d’un vieux bonheur en noir et blanc » et des incompréhensions passées se trame l’attachement d’un fils pour sa mère et l’attention maternelle maladroite d’une mère pour son unique fils. L’auteur maintes fois récompensé, en dépeignant sa mère sans ornements ni vernis, nous dévoile aussi l’héritage humain, voire l’emprise de cette femme qu’il n’a jamais vraiment quittée.

Plein de franchise, ce témoignage d’un fils à une mère qui craignait la vie sans craindre la mort laisse passer l’amour qu’il lui porte, même après son départ. Oscillant entre la vie et la fin de vie, entre les souvenances et un présent plein de recommencements et de naïveté, la chronique poignante que fait l’auteur ne laisse pas indifférent. D’abord parce que le propos va droit au cœur, ensuite, parce que sa poésie imagée, bien que lourde par moments, confère au récit un caractère quasi surréel. Le portrait est d’un réalisme saisissant, voire cru comme la lumière qui accentue les défauts d’une sculpture grossièrement exécutée. Plus qu’un récit autobiographique, C’est le cœur qui meurt en dernier révèle avec une grande sensibilité l’évanescence du temps et la force de la mémoire.