L’envers du rêve

Lorsque le passé s’effrite et que le présent s’achève, la nuit s’offre comme une réponse aux derniers tourments d’Ito Baraka. Atteint de leucémie, il n’en a plus pour très longtemps. Il voudrait mettre fin à ses jours, mais il y a cette histoire, son histoire à mettre par écrit, qui le retient. Et peut-être aussi Kimi, sa compagne junkie. L’histoire est double : on suit les derniers moments de Ito Baraka et aussi le roman qu’il met par écrit dans son grand carnet, roman qui parle des idéaux de sa jeunesse au Togo, galvanisés par Beckett, son auteur fétiche et celui de ses amis d’enfance. Ensemble, ils adapteront Fin de partie à leur réalité encore empreinte d’espoir, jusqu’à ce que leur envie de liberté ne déplaise trop au régime. S’ensuivra une répression lourde, noire, si noire qu’elle poursuivra bien après Ito Baraka, dans ses nuits d’insomnie. Il tentera de recoller son ancienne vie à sa nouvelle, qu’il mène tant bien que mal avec Kimi, la seule qui l’écoutera jusqu’au bout.

La nuit donne le recul nécessaire à Ito Baraka pour happer la matière sombre de ses souvenirs, qu’il voudrait enfouir, mais qu’il lui faut écrire. Parce qu’ici, dire devient un devoir et sous plusieurs formes. D’abord pour le jeune Ito et ses compagnons de classe, qui monteront une pièce de Beckett parce qu’ils ressentent le devoir d’exprimer leur ressentiment envers le parti unique. Ensuite, pour Ito Baraka à la fin de sa vie, alors que, mourant, il rédige les évènements qui forgeront son identité à la mémoire de Koli Lem, l’aveugle qui ne se sépare jamais de ses livres, celui qui partagera sa cellule. Un devoir aussi pour les influences de Ito Baraka (Rimbaud, Verlaine, Nelligan, José Martí), qui prennent part elles aussi à la révolution, s’interposant comme un bouclier pour mieux parer la pensée unique.

Edem Awumey nous conte une histoire où les images martèlent le symbole de la déchéance, du pays d’origine d’Ito Baraka jusqu’à la sienne, quelques années plus tard, lorsqu’il croupit au Québec dans une existence misérable. Sans nous baratiner avec une fin prévisible et heureuse, l’auteur laisse cependant poindre un espoir à la fin du livre qui nous réconcilie un peu avec les idéaux de départ de Ito Baraka et ses camarades. L’auteur nous emporte (et parfois s’emporte lui-même!) avec ses descriptions longues, quasi proustiennes par endroits et très imagées. C’est un roman essoufflant, d’une intensité marquée. Une telle histoire aussi vaste en 250 pages laisse néanmoins quelques éléments en plan : on reste sur notre faim quant à la partie qui se déroule au Québec. On lira Explication de la nuit pour sa prose magnifique et sa réflexion juste et nécessaire sur l’envers du rêve et l’acte de raconter.

Laurence Charlotte Vinet