La corbeille d’Alice
Maude Deschênes-Pradet
Éditions XYZ

La couverture du petit livre rappelle le grain fin du papier aquarelle; si ce roman était un tableau, loin de la nature morte, ç’en serait un de textures et d’odeurs, de saveurs et de formes, de dépaysements familiers. Il faut bel et bien un oxymore pour décrire la première œuvre de Maude Deschênes-Pradet, qui raconte le deuil d’Alice, une adolescente de vingt-sept ans.

Il est des voyages dont on ne revient jamais. Alice met les pieds dans l’hiver québécois alors que son cœur est encore à Dakar et sa tête, perdue quelque part entre les deux. Elle doit renoncer à une histoire passionnelle, inachevée et impossible, rompre définitivement avec Ori, un juif israélien rencontré au Sénégal. Mais elle ne trouve pas les mots.

Dans La corbeille d’Alice, donc, une déchirure, ses déchirures : lettres d’amour avortées, billets d’adieux ratés, déclarations maladroites, questions sans réponses. Comment expliquer, en effet, une émotion qu’on peine à comprendre soi-même ?

L’écriture n’est pas le seul exutoire d’Alice, qui peut aussi compter sur Simon, son voisin, avec qui elle vide plus d’une bouteille de vin. Toute d’ambiguïtés, leur amitié repose sur un entrelacs de confidences silencieuses, de compassion tacite, de sous-entendus, de non-dits, et ne se verbalise que lorsque la corbeille devient boîte aux lettres.

La douleur d’Alice se lit en outre sur les murs de son appartement, qu’elle repeint au gré de ses humeurs et de ses obsessions sénégalaises, ressassées en songes. À côté, la jeune femme prépare un spectacle de contes, dont le décor, un poêle à bois et un arbre à palabres, symbolise les lieux de rassemblement traditionnels des deux nations dans lesquelles elle puise son inspiration.

Le poêle, l’arbre, la corbeille; Deschênes-Pradet a définitivement construit son récit de manière organique. Entre les différents enchâssements qui se répondent en écho – rêves, contes, échanges épistolaires – la trame narrative dévoile délicatement les personnages. Sobriété et retenue caractérisent le style de l’auteure, qui catalyse les émotions par la bande : « […] sur Alice le feu de la corbeille a tout dit. Ou rien, mais c’est pareil. » Il en va de même pour les paysages que l’écrivaine, grâce à une sensibilité bien ancrée dans la corporéité, dépeint en symbiose.

Pas étonnant, d’ailleurs, d’apprendre que celle-ci s’intéresse à la géocritique et, plus spécifiquement, aux lieux inventés dans la littérature. Sous la direction de Christiane Lahaie, professeure titulaire à l’Université de Sherbrooke, Maude Deschênes-Pradet poursuit actuellement un doctorat en recherche-création pour lequel elle a obtenu la prestigieuse bourse d’études supérieures du Canada Vanier. Une seconde œuvre devrait donc suivre d’ici quelques années et contenter ceux qu’une première lecture aura trop brièvement charmés.

Émilie Turmel