Le 2 mars prochain, tout le gratin hollywoodien se pressera sur les marches du mythique Dolby Theatre, où se tiendra la 86e cérémonie des Academy Awards. Neuf films se disputent le titre suprême : Nebraska, Captain Philips, Gravity, 12 Years a Slave, Her, Philomena, American Hustle, The Wolf of Wall Street et Dallas Buyers Club.  La sélection est particulièrement relevée. Voici un panorama de la dernière année cinématographique aux États-Unis et quelques prédictions.

Meilleur film

La cuvée 2014 a été exceptionnelle. Aucun des films sélectionnés cette année ne fait figure d’intrus, comme cela a parfois été le cas depuis que la liste des prétendants à l’ultime récompense a été étirée de cinq titres à une possibilité de dix. C’est même tout le contraire : plusieurs auraient bien vu la sélection compter un dixième finaliste, l’excellent Inside Llewyn Davis des frères Coen ayant été inexplicablement ignoré. Il n’empêche : les membres de l’Académie auront fort à faire afin de déterminer le meilleur film de l’année.

Certes, 12 Years a Slave, le film coup-de-poing de Steve McQueen, fait figure de favori. Avec raison. Il s’agit sans conteste de l’un des grands films de l’année, puissant, bouleversant, dérangeant. Cette plongée au cœur de l’enfer vécu par Solomon Northup, un violoniste noir du Nord des États-Unis, libre, enlevé puis envoyé au Sud et réduit en esclavage, est tout simplement poignante. 12 Years a Slave a déjà triomphé aux BAFTA et aux Golden Globes, en plus d’être couronné par plusieurs associations de critiques. Logiquement, il devrait emporter le titre suprême dimanche.

Néanmoins, la concurrence est féroce. Si aucun des autres candidats n’a démérité — pensons notamment au grandiose The Wolf of Wall Street de Scorsese, au très original Her de Spike Jonze, ou encore au Philomena de Stephen Frears, d’un charme fou —, deux autres finalistes sortent du lot : American Hustle, de David O. Russel, et Gravity, d’Alfonso Cuaron. Le premier bénéficie d’une distribution cinq étoiles et d’une rumeur favorable. Il a de plus obtenu son lot de reconnaissances, revenant notamment des Golden Globes avec trois statuettes. Malgré une mise en scène intelligente, un scénario efficace et l’indéniable plaisir que procure le visionnement de cette comédie policière éclatée, cette histoire d’un arnaqueur et de sa maîtresse forcés de collaborer avec le FBI manque de force : le divertissement est de grande qualité, mais le récit proposé n’a pas le souffle et la pertinence du long-métrage de Steve McQueen.

Il est aussi probable que Gravity, portée aux nues par la critique et ayant connu un grand succès public, doive néanmoins s’incliner. Du moins, si les membres de l’Académie ne se laissent pas aveugler par ce formidable déluge d’effets spéciaux, entièrement tourné en images de synthèse. Le tout, il est vrai, donne lieu à un magnifique spectacle visuel, qui devrait valoir à l’équipe du film une belle récolte dans les catégories techniques. Cuaron réussit un tour de force en parvenant à garder les spectateurs sur le bout de leur chaise pendant près de deux heures, alors que Sandra Bullock se démène seule dans l’espace. De là, prétendre au prix le plus important de la soirée, c’est un peu court.

Choix : 12 Years a Slave

Prédiction : 12 Years a Slave

Meilleur réalisateur

(Martin Scorsese, Alexander Payne, Alfonso Cuaron, Steve McQueen, David O. Russel)

Le cinéaste mexicain pourrait par contre repartir avec le prix de la meilleure réalisation, comme il l’a fait aux Golden Globes en début d’année. Si Gravity a autant plu, c’est notamment grâce aux prouesses techniques — dignes, il est vrai, d’être récompensées. L’œuvre est spectaculaire, révolutionnaire même et rondement menée. Les votants se sont récemment montrés friands de virtuosité technique et formelle, comme le montre bien la victoire d’Ang Lee, réalisateur de The Life of Pi, dans la même catégorie l’an dernier. Bref, Cuaron, qui a su livrer un produit parfaitement calibré, diablement efficace et audacieux à de nombreux égards, a de réelles chances de l’emporter.

Au rayon de l’audace, on préférera cependant l’indémodable Martin Scorsese, auteur de l’un des films les plus ambitieux de l’année qui est totalement réussi. Le réalisateur vétéran plonge avec délices dans la vie des requins de la haute finance, qu’il reconstitue avec l’excès qu’on lui connaît. Au final, on obtient une critique acerbe et sauvage, mais parfaitement maîtrisée, d’un monde démesuré, corrompu et débauché. The Wolf of Wall Street est une fresque baroque exubérante, complètement folle, parfois agressante, souvent choquante et jamais banale. Un tour de force, grandiosement mis en scène, réalisé avec maestria. Malheureusement, le sujet et surtout son traitement sans concession, ont heurté bien des sensibilités. Le film ne fait pas consensus, et dans ce milieu plutôt conservateur qu’est l’Académie, un couronnement serait étonnant. Et c’est bien dommage.

Aucun des trois autres candidats ne peut non plus être trop rapidement écarté. 12 Years a Slave est un grand film, c’est entendu; la réalisation de McQueen est parfaitement maîtrisée, quoique, cette fois, plus classique; néanmoins, vu la richesse de la sélection, il est fort possible que l’Oscar du meilleur film et celui de la meilleure réalisation échoient à deux productions différentes. Quant à David O. Russel, sa reconstitution des années 1970 et d’un univers criminel et policier déjanté est tout simplement délicieuse; de même, sa mise en scène n’est pas dénuée de fulgurances, et il pourrait causer la surprise. Alexander Payne — réalisateur de Nebraska, que nous n’avons pas eu le loisir de voir sur les écrans de la capitale — fait figure de négligé, malgré un travail qu’on devine excellent et un passé glorieux (Sideways, The Descendants).

Choix : Martin Scorsese, The Wolf of Wall Street

Prédiction : Alfonso Cuaron, Gravity

Meilleur acteur

(Leonardo DiCaprio, Matthew McConaughey, Christian Bale, Bruce Dern, Chiwetel Ejiofor)

Il s’agit peut-être de la catégorie où le choix sera le plus déchirant — cette dernière année a été marquée par des performances immenses. Déjà, la sélection des finalistes était crève-cœur, négligeant notamment Robert Redford (All is Lost) et Oscar Isaac (Inside Llewyn Davis). L’acteur Chiwetel Ejiofor (12 Years a Slave), servi par un récit poignant, livre une partition d’une incroyable justesse en esclave séparé des siens et forcé de travailler dans les grandes plantations du Sud. Christian Bale, comme toujours, crève l’écran en arnaqueur habile et amoureux dans American Hustle, sa deuxième collaboration avec David O. Russel (qui lui il a permis de remporter l’Oscar du meilleur second rôle pour The Fighter en 2011). Quant à Bruce Dern (Nebraska), jouant un vieillard parcourant avec son fils les routes de l’Amérique afin de récupérer un prix d’un million de dollars, il a reçu à Cannes le prix d’interprétation masculine. En dépit de ces prestations plus qu’honorables, ce sont les performances de DiCapro et de McConaughey qui, au final, risquent d’émerger. Le premier — qui n’a jamais remporté la statuette — est tout simplement ahurissant dans The Wolf of Wall Street, où il livre une performance extrêmement physique, d’une intensité remarquable. Pour sa part, McConaughey, amaigri et transformé, est bouleversant en cow-boy redneck atteint du sida. Sa prestation est tout en nuances, il porte littéralement Dallas Buyer Club, le surprenant film du Québécois Jean-Marc Vallée, sur ses épaules et a déjà remporté le Golden Globe.

Choix : Matthew McConaughey (Dallas Buyers Club)

Prédiction : Matthew McConaughey (Dallas Buyers Club)

Meilleure actrice

Sandra Bullock, Amy Adams, Judi Dench, Meryl Streep, Cate Blanchett

Les choses sont beaucoup plus claires dans la catégorie d’interprétation féminine. Certes, Sandra Bullock est impressionnante en astronaute perdue dans l’espace, presque seule à l’écran dans Gravity. Oui, Amy Adams est formidable, intense et électrisante en arnaqueuse affriolante dans American Hustle. Assurément, Judi Dench (Philomena) offre l’une des partitions les plus touchantes de l’année en vieille Irlandaise, très croyante et un peu naïve, partie à la recherche de son fils perdu et vendu par les religieuses qui en avaient la garde. Bien sûr, Meryl Streep, en matriarche à la langue de vipère dans August Osage County, est incapable d’être autre chose qu’excellente. Néanmoins, il serait étonnant — ce serait une hérésie, vraiment — que Cate Blanchett, magnifique en grande bourgeoise déchue et névrosée dans l’excellent Blue Jasmine de Woody Allen, ne reparte pas avec la statuette dorée. Sa performance la place cette année dans une classe à part. Tout simplement.

On surveille aussi…

La catégorie du meilleur acteur de soutien pourrait bien valoir à Dallas Buyers Club sa deuxième récompense : Jared Leto y est sidérant en travesti sidéen. Du côté féminin, Jennifer Lawrence pourrait confirmer son statut de coqueluche hollywoodienne.

La lutte pour le titre de meilleur film étranger : la compétition est féroce entre le percutant La Chasse du Danois Thomas Vinterberg, qui présente les réactions paranoïaques et terrifiantes d’une petite communauté après qu’un de ses membres ait été — faussement — accusé de pédophilie, et l’éblouissant La Grande Bellezza de Paolo Sorrentino, mettant en scène un écrivain mondain dans une Rome à la fois survoltée et langoureuse. L’Italien devrait l’emporter : son long-métrage fulgurant, aux dialogues délicieux et tout simplement ahurissant au point de vue formel, est un véritable chef-d’œuvre, surpassant tous les autres finalistes, toutes catégories confondues.

La victoire est probable pour le terrible The Act of Killing du cinéaste américain Joshua Oppenheimer dans la catégorie du meilleur documentaire. Cette œuvre virtuose, portant sur un génocide perpétré en Indonésie dans les années 1970, est inclassable, tant son traitement est original et dérangeant. Vainqueur aux BAFTA, le réalisateur a récemment remis en cause la passivité des gouvernements occidentaux. Un film à voir. Absolument.

Si vous deviez n’en voir que cinq…

La Grande Bellezza, 12 Years a Slave, The Act of Killing, The Wolf of Wall Street, Dallas Buyers Club