Au large, un phare. Trois personnages, retirés au creux des vagues. Cyril, Clovis et Frida. Chacun son projet, chacun son rêve, mais tous ont choisi le fleuve, la solitude, le manque. Sophie Bouchard nous raconte, dans le court roman Les bouteilles, cette perte d’horizon des hommes, entourés d’eau, engloutis dans leurs souvenirs.

L’auteure adopte, pour ce portrait humaniste, une écriture bigarrée. La prose prend la forme de descriptions, d’explications, d’énumérations. Bataille constante entre les phrases courtes ou longues, des mots qui courent seuls sur les pages et de vastes paragraphes qui s’épuisent en informations inutiles. Pourquoi décrire quand on aurait pu faire vivre ?

Une poésie dans le verbe, on ne peut le nier : «Les glaçons d’un cœur qui se pend au bout de son aorte». Mais ce n’est que par moments que quelques bijoux de phrases s’accrochent au reste, au raconté. Les sentiments pullulent, mais on les nomme, les explique: le lecteur, du coup, peine à les ressentir. On comprend qu’il y a drame dans cette histoire de corps, de cœurs, pris au milieu des vagues, mais on comprend surtout que le roman de Bouchard manque de laisser-aller, d’audace ; la tristesse est retenue par le texte.

Car il y a mort d’hommes et amours en fuite. Le phare représente un lieu de déceptions. Quelques dialogues puissants nous mettent au fait de ce désespoir de Cyril, Clovis et Frida: «Je suis prêt à mourir. Je suis vieux. Prenez ma vie. Je n’en veux plus». Mais autrement, difficile de s’identifier, ou du moins d’accéder aux personnages peu approfondis, à leur personnalité qui se résume à ce qu’ils ont perdu en s’installant au large. Trois personnages focalisés sans audace par un narrateur omniscient qui dévoile trop de choses et se mêle de dénouer les mystères. Qui veut connaître les détails de la situation de Rosée, l’amour perdu de Cyril? Les mystères auraient eu intérêt à garder le voile du secret.

On doit également noter un manque de rigueur dans la narration; en effet, le roman passe d’un narrateur à l’autre, sans motif ni explication. De la voix intime de Cyril, au début et à la fin du livre, nous arrivons à la voix omnisciente qui s’attarde à nous rendre la pensée de chaque personnage. Cette mécanique ressemble à une béquille qui ne sert qu’à nous donner accès à plusieurs subjectivités. Cela détache plutôt le lecteur de la parole de Cyril qui aurait pu, à elle seule, supporter tout le récit.

Les bouteilles propose certes une poésie, une histoire empreinte de désespoir. La difficulté de structurer le récit est cependant patente, et nous atteignons la fin du livre sans qu’on nous ait fait chavirer.