C’est toujours le père qui donne son nom à une famille. Dans La patience des fantômes, quatrième roman de Rachel Leclerc, on trace le portrait de la famille Levasseur sur cinq générations. S’agit-il d’une énième saga familiale dont seront friandes les lectrices de Michel David, Laberge et compagnie? Oui et non. Si tous les éléments de ce genre de littérature sont ici bien représentés (au premier lieu la présence d’un arbre généalogique qui, au demeurant fort utile, rend cependant la lecture paresseuse), Leclerc a su doser entre le particulier et l’universel, proposant une série de personnages étoffés et complexes qui transcendent leur simple appartenance aux maillons alambiqués de la famille.

L’écart apparaît immense entre les ancêtres et leurs descendants actuels. Sans doute accentué par de longs chapitres, cet écart empêche le lecteur de baigner pleinement dans les thèmes centraux du roman: la filiation, l’héritage et le destin.  Des thèmes d’importance, qui perdent ainsi, par moments, leur raison d’être.

L’écriture de Rachel Leclerc est tantôt sublimement poétique, tantôt agaçante et maladroite, ponctuée notamment de points d’exclamation et de questions qui s’étalent sur plusieurs lignes. Deux exemples illustrent bien cette dualité, et ce au sein d’une même phrase. On peut lire: «Nous pensons tous que les autres n’ont pas d’histoire et que nous sommes seuls à nous débattre dans les ténèbres de nos origines, mais ce jour-là, j’ai su qu’elle pouvait m’en remontrer sur le courage et la détermination». Si une belle réflexion s’amorce au début de cette citation, on questionnera cependant l’utilisation du verbe «remontrer», qui jure par son appartenance lexicale. De même, plus loin, quand on lit: «Chacun de nous doit faire de sa vie une expérience, et le plus grand crime est de laisser passer cette chance. S’abriter derrière la tradition peut faire de nous des salauds pétris de mauvaise foi. Alors lève-toi et agis, ton angoisse sera ton carburant. Dixit Jean-Paul Sartre…», on se serait bien passé du renvoi direct au philosophe français, qui vient gâcher un propos authentique, porté par une voix forte et poétique.

On traverse donc La patience des fantômes (superbe titre et superbe couverture de Jude Greibel) avec un certain plaisir, mélangé parfois à un découragement quant aux quelques maladresses stylistiques. La lecture de ce dernier roman de Rachel Leclerc est un agréable moment duquel ne ressort cependant que trop peu de choses, sinon la certitude d’avoir exploré brillamment la mécanique interne d’une famille particulière, c’est-à-dire d’une famille comme les autres. Le romancier, dit-on, ne s’applique qu’à esthétiser le quotidien. En voici peut-être une incomplète démonstration.