Ariane Lessard, titulaire d’une maîtrise en littérature, a été duchesse du quartier Saint-Sauveur pour la Revengeance et membre du feu collectif Exond&. Avec son premier roman, Feue, elle réussit le tour de force d’allier un style brillant à un propos délicieusement incisif. 

Écrire une critique littéraire est toujours un exercice périlleux lorsqu’on est, comme moi,  partie prenante du milieu littéraire. De plus, en dehors de cette bulle merveilleuse qu’est le milieu universitaire, les québécois lisent peu. Selon l’enquête du Programme pour l’évaluation internationale des compétences des adultes (PEICA) réalisée en 201553% des adultes au Québec ont une littératie de niveau 1 ou 2, soit les deux plus bas échelons de compétences en lecture. C’est pourquoi je n’écris de critiques que lorsqu’un livre m’enthousiasme au point de faire frissonner mon poil des bras. Ne pas décourager le lectorat, plutôt le faire saliver en lui présentant d’excellents mets. En plein comme Feue d’Ariane Lessard. 

Des voix secrètes au village de nulle part

Deux sœurs qui vivent dans une maison à moitié carbonisée. Laura, l’ainée, Virginia, la cadette. Un village planté au milieu de nulle part. Une station-service. L’épouse du garagiste qui se meurt. Un vélo, une chute, des cailloux dans les genoux. Un café dont les serveuses arrondissent leur paye en faisant des extras avec les camionneurs de passage. Des odeurs de fumée. Des secrets. Voilà pour la trame narrative, en dire plus serait gâcher votre futur plaisir. 

La forme : le nom du personnage en guise de tête de chapitre. Un style différent pour chaque voix intérieure qui prend la parole. L’accumulation de chapitres brefs qui s’emboîtent comme les pièces d’un puzzle. Cette structure narrative ressemble beaucoup à celle de Tandis que j’agonise, roman de Faulkner publié en 1930, et qu’Ariane Lessard cite en ouverture de son livre. Mais ici, l’emprunt n’est pas plagiat, il se fait exercice de style, hommage, et réussite. Car n’emprunte pas qui veut la voie pavée par un William Faulkner. 

Au-delà de l’hommage, comme une odeur de souffre

Lessard a su se distinguer de son modèle à plusieurs égards. Si les personnages de Tandis que j’agonise semblent frappés d’une sorte de psychose familiale parfois difficile à suivre, ceux de la jeune écrivaine sont plutôt issus d’une longue névrose, plus cohérente à la lecture. Le rythme de Feue (mis à part le tout premier chapitre, plus atmosphérique) est enlevant, scandé par un jeu autour de la répétition de chiffres, comme dans une comptine. L’ambiance est glauque, baroque à souhait, tout en épousant le propos. Ariane Lessard nous raconte une histoire invraisemblable, mais on y croit, et on en redemande. Pourquoi? Parce que, si l’histoire racontée est fictive, la voix des femmes qui la racontent (Laura, Virginia, leur mère, etc.) nous parle de la difficulté de vivre au féminin dans un monde taillé à la hache pour et par les hommes. Une histoire qui se lit d’une traite, et laisse traîner dans la mémoire comme une odeur de souffre. De quoi se révolter, et prendre feu.