La plus récente proposition de Jorane témoigne de la somme des expériences accumulées au fil des années à trimballer son violon­celle et sa voix aérienne. On décolle dès la première piste, Bouquet au coeur, qui, avec ses paroles imagées et son instrumentation étoffée, annonce les couleurs de l’album en entier. Un bien bon présage. La plume adroite de Reggie Brassard parsème l’opus de métaphores qui se lient aux mélodies étonnantes et alambiquées de la violon­celliste, créant ainsi des atmosphères invitantes, tour à tour légères, brumeuses ou chaleureuses. J’ai rencontré l’homme de ma vie est une relecture intéressante de l’oeuvre phare de Diane Dufresne; loin de simplement imiter l’originale, Jorane se la réapproprie pour offrir une version qui respire le plaisir de jouer et qui puise notamment son originalité dans les changements rythmiques entre les sections. Le farfadet, sans doute une des pièces les plus achevées, se veut une ode à un printemps qu’on devine illuminé de lumière : «Mauve et faune les sentiers fleurissent craquent les forêts/Dans les métropoles l’épi­derme se dévoile au frais, vois l’effet». Dans Film V et Ghost II, les mots s’éclipsent et on reconnaît la compositrice de musique de film – no­tamment Je n’aime que toi (Claude Fournier, 2003) et Un dimanche à Kigali (Robert Favreau, 2006)- par le traitement cinématographique de la progression de l’intensité musicale. Elle renoue également, dans la première de ces pièces instrumentales, avec la langue inventée de ses débuts, qui jalonnait Vent fou, son premier album. Allégeance, dont le texte est tiré d’un recueil du poète français René Char, émeut par son charme vieillot et tourmenté. Bref, L’Instant aimé est l’oeuvre d’une musicienne aguerrie, amoureuse des instruments, qui se connaît artis­tiquement et qui sait bien s’entourer pour faire ce qui lui plaît.

3.5/5

Justine Pomerleau-Turcotte