J’ai horreur des retrouvailles de famille, des retrouvailles en général. J’ai perdu du poids depuis la dernière rencontre et je me demande combien de fois mes tantes vont me le rappeler. Toutes ces comparaisons, ces non-dits qui flottent dans l’air, en dessous du sapin ou au-dessus de la dinde. Ton frère jumeau, lui, sait cuisiner. Ton frère jumeau, lui, a cessé de fumer en 1995. Ton frère jumeau, lui, n’aurait pas apporté d’œillets en guise de cadeau d’hôte : tout le monde sait qu’ils sont réservés aux défunts. C’est que chaque Noël, quelque chose meurt, leur ai-je pourtant déjà expliqué.

Je choisis un pantalon propre et une chemise en soie dans le garde-robe, un ensemble sobre sur lequel personne ne devrait rien avoir à redire. Je prends soin de sécher mes cheveux au séchoir, mon peigne édenté laisse d’étranges sillons sur son passage. Je mettrai bien une heure à me rendre au réveillon, vu l’état de la chaussée. Je serai en retard et on ne manquera pas de le souligner.

De la fenêtre, je peux apercevoir la neige qui tombe à l’horizontale. Les lampadaires se regardent dans les plaques de glace noire. Je m’observe une dernière fois dans le miroir et m’humecte le cou du flacon de parfum le plus odorant parmi ceux éparpillés sur le comptoir de ma salle de bain. « Cèdre noir », cela devrait suffire à dissuader les petites nièces de passer une partie de la soirée sur mes genoux. Je transfère mon paquet de cigarettes, mes clés et mon portefeuille dans mon manteau avant de sortir.

La neige a recouvert ma Volvo 1999 et des dizaines de traces de pattes d’oiseaux tapissent son capot. Je parviens à la balayer en quelques minutes et je m’assure que la petite boîte rouge est en sécurité dans le coffre à gants. Je recule la face A de la cassette de Tom Waits et je sors de la cour.

La chaussée est encore plus glissante que je ne me l’étais imaginée. J’arrive à peine à voir quelques pieds plus loin que le pare-brise, tellement qu’il n’aurait suffi que d’une seconde pour que je fonce de plein fouet dans la voiture arrêtée sur l’accotement. Je signale et me range à ses côtés. La tempête a pris de l’ampleur, j’ai du mal à ouvrir ma portière. En marchant jusqu’à la voiture en panne, j’aperçois une femme à peine plus âgée que moi sur le siège du conducteur. Elle ouvre la fenêtre.

– Bonjour.

– Bonsoir. Vous êtes blessée?

– Plus de peur que de mal, comme on dit. Je commençais à désespérer, le réservoir à essence est presque vide. C’est gentil de vous être arrêté.

– Vos lèvres… elles sont bleues. Installez-vous dans ma voiture, au chaud, pendant que je vous tire de là.

La dame récupère quelque chose sur sa banquette arrière et s’installe dans ma voiture. Je sors de mon coffre une petite pelle rétractable et creuse autour des roues avant pour les dégager. Des demi-cercles glacés se sont formés sous les pneus. J’essaie par tous les moyens de sortir du banc de neige, sans résultat. Il ne reste plus suffisamment d’essence dans le réservoir pour pouvoir aller où que ce soit même si j’y parvenais. Je verrouille les portes et m’assure que les lumières d’urgence sont encore en marche. Je range la pelle dans le coffre de ma voiture et regagne le siège du conducteur. La dame, elle, a pris place à l’arrière. Je mets quelques secondes à remarquer qu’il y a à ses côtés un enfant d’à peine un an.

– Merci d’avoir essayé. Serait-ce trop vous demander que de nous déposer au premier hôtel que nous rencontrerons? Le village dans lequel nous devions nous rendre se trouve à plus d’une heure d’ici.

J’aimerais lui parler de l’enfant, lui dire que je l’ai remarqué.

– Je peux vous y conduire, si vous le désirez. Je continue dans cette direction.

Il y a un moment de silence. Peut-être se méfie-t-elle.

– C’est que… je n’en ai pas envie. Je veux dire, je n’ai pas réellement envie de me rendre à cette soirée.

Je la regarde dans le rétroviseur, lui souris.

– Je n’ai pas non plus envie d’aller au réveillon de Noël.

– Et pourquoi vous y rendez-vous?

– Maintenant que vous me posez la question, je me le demande bien. Et vous, pourquoi n’en avez-vous pas envie?

– Cela n’a pas d’importance.

– De quoi auriez-vous plutôt envie?

– D’un chocolat chaud! répond-elle en rigolant comme une adolescente.

– Il y a des années que je n’en ai pas bu. Vous croyez qu’il y a un endroit où l’on peut en trouver, le soir de Noël?

Elle a l’air étonnée. Un peu coincée en même temps.

– Il faudrait voir, lance-t-elle, gamine, en posant une main sur la joue de son enfant.

J’augmente le chauffage et je démarre la voiture.

– Tom Waits! s’exclame-t-elle.

Pendant que nous roulons prudemment dans la tempête, elle me parle de Boris Vian, de sa recette de farce et des meilleures méthodes pour faire partir les taches.

Arrivés au premier village, elle me désigne l’enseigne du Bistro Giorgio. Je me stationne près de la porte d’entrée, j’attrape la petite boîte rouge cachée dans le coffre à gants et je sors de la voiture.

En plein milieu de la salle, un couple de personnes âgées se sourient en silence. La serveuse prépare du café filtre et l’horloge indique 20 h 15. À la radio, Mariah Carey incarne Noël.

– Bonsoir! lance la serveuse pour nous accueillir.

– Bonsoir, répondons-nous à l’unisson.

– Choisissez l’endroit qui vous plaira.

Ma compagne pointe une table près du sapin artificiel. D’un signe de tête, je lui donne mon accord. Elle dépose le siège de bébé sur une chaise, retire son manteau et ses gants de cuir, puis elle s’assoit. Pendant un instant, je me demande si son visage illumine le sapin ou si le sapin illumine son visage.

La serveuse dépose les menus sur la table et remplit nos verres d’eau. Entre nous deux, un chandelier de Noël et des confettis de mauvais goût. Je commande la lasagne et ma compagne opte pour une assiette de côtes levées servies avec frites. Elle commande une bouteille de vin rouge maison et s’empresse de dire à la jeune femme qu’elle se charge de l’addition. Je l’en remercie. En apercevant nos vêtements imbibés d’eau sur le dossier de nos chaises, la serveuse place une nouvelle bûche dans le poêle à bois. Je sors mon briquet de ma poche de manteau pour allumer le centre de table.

– Quelle drôle de soirée, dit-elle en replaçant une mèche de cheveux derrière son oreille.

Lorsque le vin arrive, nous portons un toast à notre rencontre. À peine quelques minutes plus tard, la serveuse dépose deux assiettes fumantes sous nos yeux. Nous dégustons notre repas et de buvons ce vin infect. La serveuse ramasse nos assiettes au moment où ses joues commencent à prendre des couleurs. Quand la mère se penche au-dessus du berceau, je sors de mes poches la petite boîte rouge et la dépose sur son napperon.

– Qu’est-ce que c’est?

– Le cadeau de Noël pour mon frère jumeau.

– Et vous me l’offrez?

– Pourquoi pas? Je ne le verrai pas de toute façon. Ouvrez-le, il vous plaira.

La serveuse passe près de la table, je commande deux chocolats chauds à l’ancienne.

– Dans ce cas…

Elle fouille dans ses poches de manteau et en sort une petite boîte dorée, ornée d’un ruban vert.

– Tenez, ouvrez-le. C’était pour ma sœur.

– Merci.

Nous déballons simultanément un ouvre-enveloppe en ivoire et un minuscule capteur de rêves. Je m’approche pour déposer un baiser sur chacune de ses joues.

– Vous allez devoir m’envoyer une lettre pour que je puisse l’essayer, me dit-elle.

– Avec plaisir! Je vous enverrai une carte de souhaits pour le Nouvel An.

Elle rigole. Je la prie de m’excuser, il faut que je sorte fumer une cigarette. Je remets mon manteau et mes gants, puis je sors dehors. Le dos appuyé contre la vitre, j’inhale. Je me retourne pour voir l’intérieur du restaurant. Elle me sourit. J’agite mes doigts gelés en sa direction. J’écrase mon mégot dans le cendrier, puis je marche jusqu’à ma Volvo. Je m’assieds sur le banc du conducteur, j’appuie sur  play  et je démarre. Joyeux Noël.