Stéphanie Leclerc-Audet

Si la littérature compte déjà ses loups de mer intemporels, c’est par les yeux clairs d’un jeune garçon de onze ans que l’histoire est ici abordée. Dans la lignée des inoubliables aventures en pleine mer, la traversée sur le paquebot qui le mènera du Sri Lanka vers l’Angleterre pour y retrouver sa mère changera imperceptible­ment son point de vue sur l’exis­tence des êtres et des choses.

Un mystérieux prisonnier se promenant enchaîné ; quelques mauvais coups de polissons; une jeune patineuse australienne enchaînant les arabesques sur le pont ; un vieux musicien qui semble connaître toutes les chansons du monde ; des par­ties de cartes entre matelots qui s’étirent jusqu’à l’aurore; des bribes de conversations enten­dues et notées dans un carnet; un homme de théâtre déguisé en esprit voleur, un philanthrope frappé d’une terrible malédic­tion : manger à la table des autres confère l’opportunité au petit Michael de réfléchir en retrait, entouré de comparses excen­triques, sur les nombreux mys­tères des histoires qui s’écrivent en parallèle de la sienne. Les heures qui précèdent l’aube, tout autant que celles qui suivent, se révèlent riches en anecdotes sans jamais éluder entièrement toutes les questions. Chaque fois, c’est l’envers du visible qui fourmille d’intérêt. Et chaque fois, tout est matière à aborder « un nouveau genre de beauté ».

Certains livres crient haut et fort un message qui embrase chaque page, électrifie chaque lettre. Pas celui-ci. Ici, c’est le sou­venir d’une traversée faite il y a des lunes qu’on rejoint en silence et qu’on étreint jusque dans ses drames les plus discrets. Michael Ondaatje souligne dans cette oeuvre intimiste d’une grande qualité que la ligne qui trace les opinions est parfois aussi ténue que celle qui délimite l’horizon.