Cumulant les projets depuis plusieurs années, le jeune cinéaste Samuel Matteau présente enfin au grand public son premier long-métrage Ailleurs. Un film qui prend ses bases du roman Haine-moi de Paul Rousseau, qui a évolué sous la plume de Jacques Laberge, puis sous celle de Guillaume Fournier qui signe le scénario final. Le film était très attendu chez les cinéphiles de la région, sa première ayant eu lieu en septembre dernier dans le cadre du Festival de Cinéma de la ville de Québec.

Samu et TV, deux adolescents et amis inséparables, exécutent leur rêve de liberté précipitamment après que Samu ait commis l’irréparable. À défaut de pouvoir fuir vers la Californie, ils se retrouvent dans un squat en plein coeur de la vieille ville avec d’autres jeunes marginalisés. Sous la forme d’un conte presque onirique, nous sommes témoins de leur périple les menant à la dure réalité en dehors de leur ancienne vie de banlieusard.

Voir Québec autrement

Matteau, avec l’aide précieuse de François Gamache, son directeur photo, a su capturer des images à la fois superbes et tristes. La ville que l’on découvre sous son regard n’est pas celle que nous sommes habitués de voir à l’écran et pourtant, c’est celle que nous pouvons voir tous les jours, plus précisément à la fin de l’automne. Majoritairement tourné de nuit, Ailleurs nous montre un décor cru et lumineux comme on voit rarement dans les oeuvres québécoises; un peu à la façon que Robert Elswit dépeint la vie nocturne de Los Angeles dans Nightcrawler.

La musique omniprésente de Mathieu Robineau, autre créateur de Québec, sert habilement l’idée de conte et de rêverie que nous propose Matteau dans plusieurs scènes clés du film. Alors que parfois elle ne meuble que des moments moins bien rendus. Aussi belle soit-elle, la musique prend un peu trop de place dans ce récit initiatique.

Des adultes mal définis

La plupart des jeunes comédiens sont excellents dans leur rôle en commençant par Noah Parker (TV) et Théodore Pellerin (Samu), la vedette de l’heure avec Ailleurs, Chien de Garde et Isla Blanca, trois films sortis en salle ce mois-ci. Antoine Desrochers en chef de bande, Gabriel Cloutier-Tremblay en junkie profiteur et Nahéma Ricci en artiste bohème sont tous solides. Ce sont les quelques rares personnages adultes qui sont plutôt mal définis, dont le Duc (Emmanuel Scharwtz), le véritable méchant de l’histoire, qui tombe dans la caricature dans ses quelques scènes détonnant avec le reste du film. L’excellent Christian Michaud joue ici un rôle fade et sans réelle répercussion sur l’histoire, alors que l’apparition de Claude Robinson est malheureusement un peu trop moralisatrice.

Si certains moments sont touchants et criants de vérité, certaines ellipses nous empêchent de bien apprécier l’histoire d’amitié entre Samu et TV et leur désir de liberté. En peu de mots et d’images, la motivation de Samu de fuguer nous est illustré efficacement dans un plan-séquence magistral. Celle de TV, qui est d’abord sceptique à l’idée de fuir sans préparation, est plus difficile à cerner. Quel ami ne remettrait pas en question son amitié suite à un geste impardonnable? Il n’est pas toujours nécessaire de connaître tout des personnages dans un film, mais dans ce cas-ci il semble manquer une scène pour marquer le lien immuable entre les deux adolescents.

Un premier long-métrage est rarement parfait, peu importe le sujet et le budget du film; or Samuel Matteau, malgré quelques points faibles, peut être fier de sa réalisation et sans doute qu’il fera des envieux chez les réalisateurs montréalais. Il prouve que les artisans du septième art de la Capitale Nationale n’ont pas besoin d’aller ailleurs pour faire du cinéma de qualité.