Devant cette œuvre, le lecteur est devant une énigme, de la même manière que s’il était devant une pierre, ou bien un paysage. Il ne saura rien, ou si peu, du cœur secret de ce texte qui se défile, qui refuse de se laisser encadrer dans quelque considération générique ou formelle. Si ce lecteur s’attend à un verbe lyrique, truffé d’images et d’envolées stylistiques, il sera déçu. On entre dans ce livre comme on est devant le monde : le sens ne se donne pas d’emblée, il faut le débusquer, le laisser venir à nous par bribes, accumuler les détails, s’imprégner de l’ambiance.

C’est là seulement que se révélera son sens profond. Chaque poème tombe devant nos yeux comme une pierre dans l’eau : libre à nous de lire les ondes qui en émergent et parviennent à la rive où nous nous tenons, muets et effarés. En ce sens, on pourrait y voir une certaine parenté avec le haïku, non pas à cause de la forme, mais parce que l’esprit contemplatif qui s’en dégage rappelle le silence parlant de ce genre poétique. Rien à voir avec tous ces haïkus bâclés qui remplissent les librairies. Cette fois, le souffle y est, et la forme, plus libre, porte une parole qui fait l’inventaire de ce qu’elle rencontre, sobrement, témoin d’un vide qui nous emporte avec lui.

Chaque texte de ce recueil nous amène là où est le vrai poème, qu’il ne dit pas, et qu’on doit deviner et refaire en soi, après avoir repris son souffle. Car c’est bien là la force de ce livre : nous amener là où commence la poésie, dans un ailleurs situé plus loin que les mots qu’il laisse sur la page.