Affirmer que les Conséquences lyriques de Pierre Yergeau est une œuvre ratée, illégitime et déplaisante à la lecture mettrait en saillie, assurément, l’étroitesse d’esprit du critique, son incompréhension profonde et, de surcroît, cela révélerait une tendance grinçante à privilégier le raccourci rhétorique. Bien au contraire, ce roman laisse l’agréable impression d’une œuvre grandiose: écriture efficace et par endroits magnifique, structure du récit empreinte de virtuosité (labyrinthique à souhait), et une réflexion lucide sur la modernité, supportée par une voix posée, tour à tour cynique et ironique.

Ce roman n’est pas une catastrophe littéraire. Chacun y trouvera son petit plaisir, parce que Yergeau est un auteur aventureux qui aime visiter les psychologies, les phénomènes, les voix diverses, et qui travaille à un approfondissement constant de sa fiction. Ici, sont mis en procès, avec un certain à-propos, la réalité, la vérité et le romanesque.

Nous nous garderons bien de résumer Conséquences lyriques. Si ce roman présente des enquêtes policières, une relation père-fille, des paranoïas, de l’amour, du journalisme, une chasse à l’homme, il installe ces histoires parcellaires dans une structure en chausse-trappes qui attire davantage l’attention. De fait, la construction en mosaïque des différents récits (pensons aux films Babel et Crash qui reprennent cette structure) donne à lire le déroulement de nombreuses vies parallèles qui s’entrechoquent, se nouent et se dénouent, nous invitant sur le fil fragmentaire de récits à assister au développement d’un univers loufoque, tantôt absurde tantôt tragique: Los Angeles à la fin des années 2000 (autant dire aujourd’hui, puisque notre société y est décrite).

Cependant, une question survient une fois le livre clos et la digestion entamée: en quoi ce roman échappe-t-il, malgré ses qualités indéniables, au «sublime», à cette totalité consacrée que l’on nomme le «Chef-d’œuvre»?

«Trop», dirait-on: des personnages, des thématiques, des quolibets cyniques ou ironiques, des métafictions, métalepses et autres mises en abyme qui sont tantôt gratuites, tantôt étonnantes. Ce trop plein nous laisse sur la tranche des pages, à la fin, avec cette impression de collage, de patente littéraire. Le roman sait certes garder en haleine: il suggère ses histoires avec une écriture précise, toute de traits fins, et laisse ce sentiment de façade. Les scénettes décrites, bien que d’une beauté et d’une créativité irréprochables, sont les façades d’un grand projet, celui du roman qui se révélera à nous avant la fin. Mais la fin vient, et rien ne réussit efficacement à rendre ce sentiment de totalité. Les histoires sont réunies. La réalité est remise en doute jusqu’à la réalité du roman lui-même. Mais encore.

L’absence de grand projet unificateur pourrait néanmoins être perçue autrement: on pourrait avoir cette douce impression d’assister au libre développement d’une existence non médiatisée par l’écriture d’un auteur. Ce dernier devenu simple personnage de son roman, les hiérarchies seraient abattues. Les pistes sont multiples et cela, certes, est garant d’une certaine qualité. Car, s’il faut le rappeler, les Conséquences lyriques de Pierre Yergeau est un très bon roman.