Elles sont nombreuses derrière la caméra, mais elles sont toujours victimes de préjugés et d’inégalités. Dans ses Lettres à une jeune cinéaste, Micheline Lanctôt brosse un portrait sombre du cinéma au féminin, auquel réagissent des étudiants en cinéma de l’Université Laval.

Métier d’homme, budgets disproportionnés, inégalités… Toute aspirante réalisatrice se butera tôt ou tard à cette ritournelle que décrit Micheline Lanctôt dans son ouvrage paru fin octobre chez VLB.

Les lettres qu’elle livre aux artisanes de la relève sont teintées, non pas de défaitisme, mais d’un cinglant réalisme. Suivant le même canevas que celles publiées par Lucien Bouchard en 2012, elles ne transpirent pas l’optimisme, constate d’entrée de jeu Josiane Cloutier, étudiante en études littéraires, anthropologie et études cinématographies à l’UL.

Un monde sexiste ?

La réalisatrice de 68 ans l’écrit noir sur blanc : le 7e art est un monde d’hommes « encore ravagé par les préjugés. […] Je peux attester du fait que nous nous battons à armes inégales et que les conditions d’exercice du métier ne sont pas les mêmes pour les hommes et les femmes ».

Les inégalités s’accumulent dans les pages de Lanctôt. Les femmes doivent travailler plus fort pour être reconnues par leurs pairs. Les budgets de production qu’on leur accorde sont généralement moins élevés. Sept fois plus de projets masculins sont avalisés que de projets féminins.

Le constat est sans appel pour Thomas Rodrigue, qui parle de sa lecture comme « d’une prise de conscience ». N’ayant pas vécu l’expérience de gros plateaux, le jeune cinéaste n’a toutefois pas été témoin de telles inégalités.

Le fait d’évoluer dans un petit milieu joue pour beaucoup dans l’égalité entre les sexes. « Québec, c’est tellement petit » qu’il n’y subsiste pas de préjugés, croit Josiane Cloutier. Au contraire : la jeune femme trouve ses coéquipiers mâles très réceptifs à ses idées, notamment pour son premier court-métrage qui portait sur la place de la femme à l’écran. En outre, ses équipes sont plus souvent qu’autrement constituée de femmes. « Je fais mentir les statistiques », lance-t-elle.

Si les jeunes cinéastes et leurs équipes sont plus ouverts à l’équité, dans la Capitale du moins, c’est peut-être parce que « beaucoup de gens de notre génération ont été autant élevés par leur père que par leur mère ». Les rôles ne sont plus aussi binaires qu’auparavant, renchérit Stéfanie Vézina, qui étudie présentement au certificat en études cinématographiques.

Cinéma de genre, genre de cinéma

Si une cinéaste réalise un film, est-ce nécessairement « un film de femme plate », se questionne Micheline Lanctôt ? Les femmes sont-elles cantonnées aux films sentimentaux, exclues des grosses fictions lucratives et des longs métrages débordant d’action ?

Certes, les mesdames n’ont pas les mêmes intérêts ni la même façon de voir le monde que les messieurs, mais ce regard est nécessaire, défend la cinéaste de renom. Elle prend notamment l’exemple de l’oscarisé The Hurt Locker de Kathryn Bigelow, ce film « de gars » au regard empathique sur un univers essentiellement masculin.

Josiane Cloutier, qui participe présentement à un laboratoire de création chez Spira, déplore toutefois que les films au féminin ne reçoivent qu’un accueil mitigé. Le spectateur moyen « veut être diverti et il ne veut pas réfléchir. Pour lui, la réflexion sur la situation de la femme en général, ce n’est pas un divertissement, c’est lourd. »

Pour Thomas Rodrigue, c’est surtout une question d’habitudes à changer. Il est convaincu que les œuvres dites féminines ont leur place, et qu’elles devaient en avoir plus. « C’est justement pour ça qu’il faut qu’il y en ai plus parce que 50 % de la population est composée de femmes. Probablement que le public féminin va se sentir plus interpelé s’il y a plus de films réalisés par des femmes. »

Extrait

« Il te faudra être prête à défendre ta différence, si possible avec humour. Il te faudra être prête à l’assumer, à la cultiver, à chacune des étapes du développement et de la production. Ton meilleur argument sera toujours le succès, même si les dés sont pipés. Il faudra trouver des complices, former des alliances, garder toujours un moral d’acier. Et, si tu as des enfants, il te faudra accepter que ton implication professionnelle ne sera plus jamais la même. C’est peut- être ce qu’il y a de plus injuste, pour moi, dans ce métier. À toi de faire en sorte que les temps changent. »