À demi caché sous l’ombre au fond de la scène, José Navas, assis, étire et resserre ses doigts suivant la cadence de son souffle assuré. Son immersion emporte l’auditoire jusqu’au silence complet plusieurs minutes avant le début de son spectacle Rites, présenté à La Bordée les 30 novembre et 1er décembre. 

La confusion naît de cette démonstration d’admiration pour l’artiste à la grande trajectoire : muets, notre attente s’allonge sous l’effigie du chorégraphe. Nous espérons de ce corps et de son maître une éclatante narration visuelle de leur histoire, en transposant dans la danse les rites de passages qui édifient une vie.

Enivrés par la voix de Nina Simone, les auditeurs sont emportés au travers d’une première série de mouvements intimes rehaussant l’acuité du piano de blues. Premier tableau des quatre qui seront réalisés durant l’heure de spectacle. Celui-ci imprime l’essence insurgée de l’artiste aux origines vénézuéliennes. Le son nostalgique et factieux de Nina Simone, accentué par la fluidité et l’élégance des mouvements de Navas, évoque quasi factuellement la libération de l’homme à travers la création artistique.

En terminant cette mise en bouche sensorielle, le danseur reviendra à sa position de départ. Dans l’obscurité et le silence, il échangera sa tenue entre chacune des danses en guise de préparation pour ses Rites.

Deux solos aux accents plus classiques s’en suivront. Une composition des Musiques du Nouveau Monde de Dvořák ornera le deuxième mouvement. On revoit alors le corps de Navas répéter certaines figures en adoptant l’espace de façon très personnelle, traversant des diagonales en vitesse, pivotant vivement. Avec le Winterreise de Franz Schubert, le pèlerinage chorégraphique se teint d’une gravité retentissante. Créée dans la souffrance de la syphilis, cette composition musicale met un accent sur l’agonie et la mort.

La chorégraphie en est conséquente et d’une beauté angoissante. José Navas, comme imprégné de douleur, se tord en glissant ses mains sur sa poitrine et son cou. Regardant vers le haut, il tourne en rond comme emporté vers l’abandon. Sous deux faisceaux de lumière venant des deux côtés de la scène, son visage illuminé exprime de la douleur. Et par une sublime intention, les faisceaux créent sur le sol des tombeaux de lumière sur lesquels se dresse le danseur enterrant son propre ombre. On interprète la douleur ressentie devant la mort et l’affaiblissement continu du corps dans sa fragile évolution à travers l’âge.

Pour sa quatrième danse, Navas reprend témérairement le Sacre du Printemps d’Igor Stravinsky. Cette création classique d’une importance majeure dans l’histoire de la danse est un symbole de rupture avec les codes classiques du ballet. Composition reprise par de nombreux chorégraphes renommés tels que Marie Chouinard, Sasha Waltz ou encore Pina Bausch, elle est rarement interprétée en solitaire.

José Navas va donc porter le poids de cette œuvre majeure sur son corps en entier dans un élan de dévotion physique, détachant subtilement quelques signes de fragilité, des indices manifestes de l’âge. Animé par un entrain énergique, il ne laisse nullement la fatigue le surmonter et, emporté par l’envoûtement de l’œuvre musicale, il reste précis dans ses mouvements en mettant l’accent avec son corps sur chaque détonation orchestrale infligé. Finalement, il révèle son corps jusqu’à la nudité, en imposant sa capacité inépuisable.