Il s’agit ici d’opposer deux bouquins aussi étranges que semblables, aussi imparfaits qu’intrigants. Mélanges d’érudition et d’hybridité, ces deux livres se gardent bien de raconter. Que le Sebastian Wigrum de Daniel Canty disparaisse dès le premier chapitre, laissant la place aux fragments explicatifs d’une exposition invisible semble symptomatique de cette fuite du récit, englouti dans les années 1940 du Londres de la

 

Seconde Guerre Mondiale. L’autogénèse littéraire que constitue Une estafette chez Artaud ne montre pas autrement la disparition du sujet : Nicolas Tremblay, au centre de l’histoire, est vite remplacé par l’empereur romain Héliogabale ou le dramaturge et poète Antonin Artaud, et se morfond de-ci de-là dans les spirales d’un style qui emprunte beaucoup à la thèse de doctorat.

Ainsi, disons-le, ces deux romans se ressemblent également par leur aridité. Une amusante aridité chez Canty, qui insuffle à son écriture une douce ironie, obligeant le lecteur à avancer dans le livre avec, sous sa loupe, les marques du second degré. Des objets hétéroclites, en effet, se rencontrent dans ce vaste inventaire d’exposition que constitue ce livre ; qu’il s’agisse de l’échiquier offert par Hawthorne à Herman Melville ou le cavalier – encore aux échecs – utilisé par Perec pour organiser la structure de La vie mode d’emploi,  moult patentes littéraires se croisent ici, souvent comiques, parfois quelconques, donnant au tout une impression de vacuité, niaiserie intellectuelle réservée pour usages universitaires.

Chez Nicolas Tremblay, la niaiserie laisse place à la réflexion existentielle – voire identitaire – de Nicolas Tremblay, littéraire-désaxé inspiré du Momo d’Antonin Artaud et empreint d’un mysticisme qui donne au roman son parfum d’encens et de new age. Évidemment, ici encore, le second degré est exigé. Les mémoires de Gaétan Lévesque, écrites en 2020 et reproduites dans le livre, sont à cet égard exemplaires. On ne rit pas, mais le sourire parfois, affleure puis disparaît. Le milieu littéraire québécois – avec les éditions ZXY – devient la victime de petits quolibets sympathiques, mais tout cela à tôt fait de se perdre dans les discours savants. L’ironie échoue là où elle fait des miracles, dans Wigrum. Ne résumons pas que l’un est un échec et l’autre, un succès. Tout le monde sait qu’à un certain degré d’hermétisme, un livre ne se résume plus au plaisir de sa lecture, mais que l’important se trouve dans sa proposition.

Les propositions de Tremblay et de Canty sont, en ce sens, tout à fait complémentaires. Qu’il s’agisse du statut de la réalité et de la fiction, de l’origine énonciative des narrateurs, du rapport de l’œuvre à la littérature, on sent dans les deux romans cette expérience du soupçon littéraire : qu’est-ce que le livre et sa finalité, où se termine l’expérience – et où, d’ailleurs commence-t-elle ? Qu’il soit difficile de vous donner une idée de ces livres est caractéristique de leur construction complexe, souvent patentée, et on ne peut que suggérer au lecteur curieux d’aller y voir par lui-même. Au risque, cela va sans dire, de trouver dans le tanin un arrière goût de vinaigre.

David Bélanger