Un no man’s land est une zone neutre, un terrain d’incertitude, un endroit où toute présence humaine est considérée comme une attaque intrusive. C’est cet espace flou qui donne son titre et son atmosphère initiale au premier roman grand public de Charlotte Gingras, auteure de roman jeunesse depuis une vingtaine d’années.

Dans le No man’s land de Gingras coexistent deux femmes que le mal d’amour a laissées complètement démunies et désemparées. Leurs destins, mis en parallèle, sont les échos d’une même solitude. Quand leurs chemins se rencontrent, quelque chose les attire l’une vers l’autre ; ensemble, elles doivent alors apprendre à contrer l’impuissance qui les maintient dans la noirceur.

La première partie du roman met en scène Éden, adolescente troublée et farouche dont le prénom plein de promesse reflète l’hypocrisie d’une mère alcoolique. À 14 ans, Éden ne peut compter que sur elle-même pour répondre à ses besoins et à ceux de sa petite sœur, seul être de lumière dans son existence solitaire. Sur quelque cinquante pages, Éden tente malgré tout d’avoir une vie d’adolescente normale : elle lit des romans d’amour, met des robes soleil, cherche le prince charmant – en vain. La malchance lui fait perdre ses illusions et l’oblige plus tard à s’enfermer dans un mutisme que seule la patience de Jeanne pourra conjurer.

Malheureusement, le pathétisme de la vie d’Éden est tel qu’on a hâte de voir apparaître le personnage de Jeanne, qui vient contrebalancer le malaise de déjà-vu laissé par la première partie du roman. À partir de la deuxième partie, No man’s land change effectivement de focalisation. Tandis que le récit d’Éden était à la deuxième personne du singulier, c’est plutôt le « je » de Jeanne qui prend en charge les deux autres.

À la suite d’une rupture inattendue, Jeanne, vieille dame exilée qui prouve que la peine d’amour n’a pas d’âge, se retrouve devant un néant vertigineux. Sa rencontre avec Éden donne un nouveau but à son existence et lui permet de retrouver un semblant de goût de vivre. Si le lecteur s’attache plus à Jeanne qu’à l’adolescente, puisqu’en étant narratrice la profondeur de son personnage est sans doute mieux développée, il est déçu de constater que cette dernière est toujours plus ou moins au premier plan et que ses malheurs éclipsent souvent ceux de Jeanne.

No man’s land reste toutefois une lecture plaisante, touchante, bien servie par l’écriture de Gingras, pleine d’images et de métaphores. Surtout animales, bon nombre d’analogies bouclent intelligemment des moments charnières du récit. La figure d’espoir du grand héron, reprise sur la page couverture, établit notamment un beau parallèle entre les histoires des deux femmes.