Diplômée de l’École nationale de l’humour en 2016, Coco Belliveau pratique maintenant son art en prenant bien soin d’éviter les évidences, au risque de choquer au passage. Comment faire réfléchir, en effet, sans secouer un peu et sans laisser une part intime de soi sur scène. Alors que son premier spectacle solo abordait des sujets durs comme l’agression sexuelle et le deuil, son tout nouveau, Laide, traite de grossophobie et de notre rapport à la beauté. Loin de s’immobiliser suite aux derniers préparatifs, Belliveau aborde ce cycle tel un projet évolutif, y rattachant même un défi personnel. Impact Campus s’est récemment entretenu avec l’humoriste.

Impact Campus : Votre nouveau spectacle a un nom tout simple, mais très fort : Laide. À quoi peut-on s’attendre de cette deuxième proposition en solo ?

Coco Belliveau : J’ai commencé à écrire ce spectacle-là parce que j’avais l’impression de vivre de la grossophobie, dans diverses sphères, socialement, ou par rapport à l’industrie. J’ai donc commencé à en parler avec des amis et tout, et beaucoup de gens acquiesçaient, plusieurs vivaient ce genre de discrimination par rapport à leur poids. Certains autres niaient et me disaient que non, ils ne se font pas traiter d’une autre manière, et que de toute façon, je ne saurais pas si je me fais traiter différemment parce que je n’ai jamais été mince.

J’ai entrepris de perdre du poids, disons – le but était 100 livres, mais je suis rendue à 70 livres -, pour prouver que la grossophobie existe en devenant mince. Pour voir si, effectivement, en étant mince, je suis traitée avec plus de respect. À date, je peux dire que c’est définitivement différent. Il y a plusieurs études qui prouvent qu’être une personne belle, ou plutôt être dans les standards ou les normes de ce qu’on trouve beau présentement, te donne un meilleur accès à des postes dans des entreprises et à des choses comme ça. Ça, c’est prouvé, c’est scientifiquement prouvé : si t’es plus beau, c’est plus facile pour toi d’avoir une job. C’est une denrée rare, la beauté, on est toujours un peu à sa recherche. Je ne veux pas dire que tout le monde est grossophobe, c’est sûr, parce que ce n’est pas le cas, mais il y a quelque chose de néfaste dans le subconscient collectif par rapport à la beauté.

I.C. : Est-ce que Laide raconte ce processus de perte de poids pour constater un changement de perception, ou ça se veut une réflexion plus globale sur le sujet ?

C.B. : C’est un peu des deux. Ça parle un peu de guérison, aussi. On parle beaucoup en société de l’importance du fait de s’aimer pour que les autres nous aiment, tout ça, et je pars des blessures que j’ai eu par rapport à mon physique quand j’étais jeune… Par exemple, il y a un gars qui est venu me voir et m’a regardé de très proche et qui m’a dit : « t’es vraiment laide de proche, Coco ». Je lui ai répondu que c’était normal, que lui aussi était laid de proche. Tu pourrais regarder absolument n’importe quoi de proche et ce serait laid. En partant, il m’a dit : « ouais, mais toi, t’es laide de loin ». J’étais comme, oh shit! C’était vraiment unsick burn, mais ça reste avec toi longtemps ce genre de trucs.

Mettons que, dans une expérience scientifique où, sur un pied d’égalité avec ma jumelle, disons, ma jumelle se faisait dire qu’elle est belle, elle se développerait autrement, sa confiance se développerait autrement. Seulement avec sa confiance, elle serait plus belle. À l’inverse, il y a des blessures qui restent avec nous, dans notre relation avec notre apparence physique. Vraiment, ça s’appelle Laide parce que ce gars-là m’a dit que j’étais laide et c’est resté vraiment longtemps, alors qu’au fond, ce n’était basé sur rien. (rires) Ça sonne comme si je me trouvais fucking sex! Tsé, ce n’est pas que je suis une bombe non plus, mais je sais que je ne suis pas laide. Donc, c’est un peu un spectacle sur comment on se défait du regard extérieur.

I.C. : Est-ce que c’était pour confronter ce jugement-là – de l’autre et de soi -, que tu as décidé de faire de la scène et de l’humour ?

C.B. : Je ne sais pas. Tu vois, quelqu’un m’a justement posé la question « serais-tu là si tu n’avais pas eu à te battre ? », parce que j’ai beaucoup eu à me battre pour me faire écouter quand j’étais plus jeune, mais j’avais l’impression que tout le monde vivait ça, et que ça m’arrivait peut-être juste parce que je n’étais pas intéressante, tsé. Maintenant, je crois vraiment que c’est parce que j’étais grosse quand j’étais enfant… Est-ce que je serais là, donc ? Je ne crois pas que ma confiance se serait développée de la même manière. Je ne suis pas sûr que j’aurais le même besoin de monter sur scène que présentement ; je ne pourrais plus m’en passer, ça comble beaucoup d’affaires ! Je n’ai pas commencé en faisant du stand up, malgré que j’aie toujours aimé faire rire les gens. Le rire, c’est venu plus tard. Au départ, je faisais de l’impro, puis du théâtre pendant un bout. Ensuite, j’ai voulu écrire. Au théâtre, je me faisais d’arrêter de toujours vouloir faire rire, que c’est sérieux le théâtre. Ce qui m’a amené au rire, c’est le fait qu’il puisse guérir des choses quand c’est bien utilisé – on peut s’en servir pour blesser les gens aussi. Je suis unefan de roasts [bien cuits], oui, mais dans l’humour que je construis, mon but est de trouver une expérience commune, de rendre ça accessible. De remonter les gens, de souligner ce qui est ridicule, de pointer les méchants. C’est un peu quétaine, mais je fais de la scène pour faire sourire les gens, pour qu’ils se sentent bien en partant.

I.C. : Crois-tu qu’une suprématie de la beauté règne dans le milieu de l’humour ? Est-ce que c’est une manière notable de bien se vendre, de se trouver un public, de mettre l’accent sur sa beauté physique ou sur l’utilisation de publicités très léchées ?

C.B. : Je ne sais pas. Je crois qu’en humour, il y a beaucoup de gens pour qui ça fonctionne bien qui ont un look atypique. Je pense que Mariana Mazza est un super exemple. Elle est vraiment très belle, mais elle ne colle pas nécessairement à un standard classique de beauté. Elle est belle, mais elle est rough. Rosalie Vaillancourt aussi est belle et se permet de dire des choses rough. Je ne pense pas qu’il y ait une suprématie de la beauté en humour, mais c’est certain que ça va toujours être présent dans tout ce qui est industrie et entertainment. L’humour c’est tellement quelque chose de sexy, que ça rend tout le monde beau. Aussitôt que tu es drôle, tu deviens beau automatiquement, j’ai l’impression. C’est tellement subjectif la beauté, il y a tellement de facteurs qui entrent en ligne de compte. Je ne pourrais jamais proclamer que je suis belle, ou bien laide, mais pour moi, c’est les propos d’un humoriste qui vont le rendre attirant.

I.C. : Pour revenir à Laide, comment s’est passé le processus d’écriture du spectacle ? C’était difficile de marier la gravité de son sujet avec l’humour ?

C.B. : C’est le sujet le moins rough que j’ai traité depuis longtemps. (rires) Dans mon premier spectacle, je parlais d’agression sexuelle, de la mort de mon père. Cette fois-ci, c’est plus léger, mais ce n’était pas le but, c’était seulement un sujet qui me préoccupe depuis plusieurs années. Je me suis vraiment donné des défis avec le premier spectacle, c’était vraiment dur. J’allais présenter – spécialement la partie sur l’agression sexuelle- le premier et, dans les bars, la réaction était dure. J’ai dû retravailler le texte, trouver des techniques pour soulager le malaise, je me suis virée de bord super rapidement. Rendu là, j’avais beaucoup moins de difficulté à aborder la grossophobie. Je pense aussi que je suis moins blessée par ce sujet-ci, parce que j’ai eu plus de temps pour guérir. J’ai attendu d’être correcte avec la personne que je suis, de m’aimer, avant d’entreprendre ça. Je ne voulais pas être amère, je visais un mood empowering.

I.C. : Le spectacle est-il amené à changer au fil des représentations, considérant tout le processus derrière sa conception qui se veut évolutif ?

C.B. : C’est sûr que oui. Déjà, à la base, j’assumais de quelle manière j’allais me sentir et j’avais du matériel que je trouvais drôle, mais en devenant mince, je ne pouvais plus les dire. Ça ne marchait plus. J’avais changé d’avis. Des blocs ont donc été complètement coupés. Veut, veut pas, ce que tu dégages influence beaucoup ce que tu dis. J’ai l’impression que c’est quelque chose [Laide] qui peut durer longtemps, que je vais modifier au fur et à mesure que mon corps se modifie.

I.C. : Dernière petit question, pour terminer : qu’est-ce qui selon toi est laid ? Ça n’a évidemment pas à se rapporter au corps, ça peut être n’importe quoi.

C.B. : C’est drôle, parce que ce qui est laid, c’est réellement ce que je trouve beau. On est vraiment dans cette esthétique-là, les vieux chandails de grand-mère, Jay Du Temple qui porte des Crocs tout le temps, les Pogs, les divans fleuris, les grosses lunettes. Ce qui n’est pas la norme, ce qui est kitsch, est en train de revenir et c’est vraiment beau dans sa manière d’être surchargé, d’être trop coloré. Ça attire l’œil. Tout le monde se ressemble beaucoup en termes de style, donc la fille avec les cheveux verts et du lipstick brun, j’ai l’impression qu’elle sait ce qu’elle aime. Ce n’est pas laid, ça frappe. La conscience du choix, c’est ce que je vois. Quelqu’un qui sait ce qu’il ou elle aime, qui se connait. La personne avec le manteau noir, je ne sais pas qui elle est, je ne sais pas si elle se connait, mais la fille avec le lipstick brun, elle se connait !