On sort de Titus reconnaissant(e)s envers ses créateurs(trices) tellement cette version revisitée du classique sanguinaire de Shakespeare est brillante. Objet à la fois violent et lumineux, la pièce résolument engagée, tant dans sa forme que dans son contenu, nous tient captifs(ves) jusqu’à la dernière seconde. 

Après une longue guerre contre les Goths, le victorieux général romain, Titus Andronicus, revient à Rome avec ses quatre derniers fils. Il compte pour prisonniers la Reine des Goths, Tamora, de même que ses fils. Le frère de Titus, qui est Empereur, a trépassé durant son absence.

Titus refuse alors la couronne qui, normalement lui reviendrait, et la concède plutôt à son neveu Saturninus, lequel prend pour épouse Tamora. S’ensuivent complots, trahison et vengeance entre la famille Andronicus et les Goths.

Traquer « l’humain fondamental et animal »

Titus n’échappe pas à la touffeur des distributions shakespeariennes : les personnages sont nombreux, et le concours des acteurs(trices) pour s’y repérer dans cette foule est précieux. Ainsi, d’entrée de jeu, Marie-Hélène Lalande brise l’espace d’un moment le quatrième mur pour présenter les interprètes et leur personnage respectif.

Ce souci envers la compréhension du spectateur est le bienvenu, et on est d’autant mieux paré à apprécier l’action qui déferlera sur une scène dépouillée. Le décor, se résumant à quelques chaises, s’inscrit dans la volonté de la compagnie les Écornifleuses de traquer « l’humain fondamental, animal, qui se cache derrière les catégories qui le définissent de façon ancestrale ». 

Le véritable décor consiste en fait en une conception originale des éclairages. Ceux-ci accentuent la dualité et le déchirement entre les personnages, et auréolent un jeu unanimement remarquable chez l’ensemble de la distribution. Celui de Joanie Lehoux en Titus et de Marie-Hélène Gendreau en Lucius l’est tout spécialement. Édith Patenaude à la mise en scène a brillamment tiré profit de la technologie de pointe dont dispose le LANTISS, tout comme Mykalle Bienlinski qui, en plus de personnifier Bassianus, conçoit devant nous l’ambiance sonore en agençant chants et percussions. 

Inversion de genre

Les Écornifleuses se sont arrogées le droit d’investir une distribution presqu’exclusivement masculine dans sa version originale. En effet, le genre – si l’on emploie une vision binaire de celui-ci – est systématiquement inversé, et les gestes de même que les propos de la pièce en retirent une résonance inusitée.

Le spectateur est ainsi désarçonné lorsque des femmes entreprennent de violer un homme ou encore lorsqu’un homme est relégué au titre d’objet en se voyant attribuer une épouse sans avoir voix au chapitre. La démarche des créatrices s’inscrit dans un « nécessaire courant de réappropriation féminin du répertoire théâtral classique », tel que le formulent les Écornifleuses.

Ce renversement des codes n’est pas sans rappeler la mobilisation des femmes pour l’équité en théâtre. Entre autres revendications, ces femmes sur ces divers fronts souhaitent mettre en valeur des textes par et à propos des femmes, de même que de penser autrement les distributions des pièces que recense notre dramaturgie. Si le texte original de Titus a été légèrement entaillé par Patenaude, évitant de potentielles longueurs, la seule altération au texte que l’on puisse remarquer consiste en quelques sacres québécois bien sentis ponctuant le fil de cette tragédie macabre, l’allégeant du même coup.  

À plusieurs moments dans la pièce, les interprètes de Titus interpellent le public, l’engageant à réagir aux enjeux se déployant sous ses yeux. Or, sa condition de spectateur le conforte dans le mutisme : après tout, l’opportunité de se lever de son siège et d’intervenir s’offre-t-elle réellement? Que pourrait-il changer à l’issue de la surenchère tragique et sanglante à laquelle on l’expose?

La pièce fait toutefois vibrer une fibre chez le spectateur lorsque celui-ci réintègre son quotidien, lui intimant de se mobiliser face aux atrocités que lui renvoient ses multiples écrans plutôt que de s’emmurer dans le fatalisme et l’inertie. Les Écornifleuses atteignent ainsi avec précision l’objectif qu’elles se fixent d’un projet à l’autre depuis 10 ans : celui d’alimenter une réflexion contemporaine et d’insuffler l’espoir dans notre perception des enjeux ambiants.